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« Les Volponi » d’Aurélia Gantier : le drame, à suivre, de la fin d’un monde

« Les Volponi » d’Aurélia Gantier : le drame, à suivre, de la fin d’un monde
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Les Volponi d’Aurélia Gantier est à la fois un deuxième et un premier roman. Deuxième parce qu’il fait suite à un premier portant sur un sujet différent et premier parce qu’il constitue la première pierre d’une construction romanesque trilogique qui, nous dit-on, se poursuivra à Paris du milieu des années 50 au début des années 90.

En attendant, nous sommes plongés, avec ce deuxième/premier roman, dans la Tunisie de la fin des années 40 et du début des années 50 et, plus spécialement, au sein de la communauté sicilienne qui y fut l’une des plus importantes. Le protectorat français vit ses derniers feux et, avec lui, cette communauté dont les membres, qui ne se sentent ni Italiens ni Français, ont trouvé dans la terre tunisienne comme un prolongement plus fertile et moins âpre de la terre de leurs ancêtres.

Aurélia Gantier invite le lecteur à pénétrer dans l’intimité de deux familles, donc de deux clans, siciliennes : les Volponi, famille « urbaine » de Tunis, et les Panzone, famille rurale de Ben Arous, à quelques kilomètres de Tunis. Ces familles-là vont s’unir par l’intermédiaire de deux de leurs enfants (Marcello Volponi et Crocefissa Panzone) devenus parents trop tôt. C’est à l’histoire et à l’évolution de ce mariage douloureux mais fécond que nous convie l’auteur. Cela dans une progression narrative et dramatique, un style très imagé, visuel et sensuel (les « mocassins noirs et poussiéreux » des hommes, la chaleur qui « s’écrase sur le dos des passants dès les premières heures du jour », la maison qui, le soir, « s’agrandit et déborde dans la rue, les chaises posées sur le trottoir », « les vieux qui séchaient au soleil »), qui font penser que cette saga familiale se prêterait assez bien à une adaptation cinématographique, quelque part entre le Parrain de Coppola, le Grand pardon d’Arcady et le Clan des Siciliens de Verneuil. Pas très loin non plus des écrits algériens, d’une plénitude âpre, héroïque et lumineuse, d’Albert Camus : il y a dans le livre d’Aurélia Gantier comme des réminiscences de Noces et de l’Eté. Comme un parfum parfois de Tipasa.

Aurélia Gantier représente les Siciliens de Tunisie de façon juste, c’est-à-dire à la fois tendre, attentive et lucide, sachant ainsi parler de leur foi simple et vraie, celle des pauvres gens, tout en montrant les excès de leur amour-propre : « il s’agissait de faire bonne figure… les Siciliens craignaient le jugement des voisins plus que le jugement divin ». Disant tout à la fois la minorité des femmes, la croix consentie du mariage et le drame de la fin d’un monde, Les Volponi composent une ample dramatique familiale dont l’histoire épouse celle d’une France qui s’était prolongée et parée d’un soleil de gloire de l’autre côté de la Méditerranée.

La minorité des femmes

Le livre d’Aurélia Gantier montre d’abord de façon nette et crue la difficile condition des femmes siciliennes, éternelles mineures échappant à la domination des pères et des frères pour tomber sous celle des maris, et encore le verbe échapper est-il probablement excessif : car c’est un cumul plus qu’une substitution de domination qui s’opère alors, les pères et les frères conservant toujours un ascendant sur leurs filles et sœurs qui se trouvent dans le même temps sous l’autorité de leur mari. Sur ce point, le clan Volponi est « exemplaire ». Le fils, Marcello, n’accorde aux femmes qu’un seul droit, « celui d’obéir », et il ne peut leur concéder une « personnalité réelle et indépendante » sans, dans le même temps, leur retirer « le droit à la féminité ». On ne peut donc être femme et respectée, jouissant alors d’une certaine autorité, qu’en devenant mère et encore faut-il immédiatement préciser que cette autorité ne peut être que domestique. Le père de Marcello, Giacomino, cite lui-même son propre père qui disait, résumant la sagesse des hommes du clan : « Les femmes, c’est mieux à la maison. Et ce n’est pas ce qu’elles pensent qui leur font [nous dirions plutôt fait] mal à la tête. Alors, le mieux tu les surveilles, le mieux c’est. Parce qu’avec leur cervelle d’oiseau, elles pourraient même oublier qu’elles sont mariées ».

À cet égard, Crocefissa (c’est-à-dire, en italien, crucifiée, c’est un prénom sicilien traditionnel), épouse de Marcello, s’émancipe quelque peu de cette minorité obligatoire à la faveur de l’absence prolongée de son mari, gagnant alors en autorité vis-à-vis (au moins) de ses frères puisqu’elle peut déclarer à son frère Luciano qui s’inquiète de son sort au moment où il s’engage dans la Légion étrangère : « Je suis mariée, mère de quatre enfants. La famille, je m’en occupe et je sais faire. Et Marcello, comme autorité, ça me suffit, je n’ai plus besoin de la tienne, garde-la pour les légionnaires ». Crocefissa prouve ainsi que l’on peut être crucifiée et pleine de joie de vivre, de courage et d’entrain. Peut-être parce qu’elle a décidé librement de consentir à la croix de son mariage avec Marcello.

La croix consentie du mariage

Le destin de Crocefissa, sa vocation plutôt, se joue derrière un figuier : elle s’y cache pour vomir car elle est enceinte des œuvres de Marcello ; sa mère la voit, le lui fait avouer et la bat car, dans cette communauté très pieuse, les relations sexuelles et les naissances hors mariage sont absolument prohibées. La vocation de Crocefissa au mariage se joue là car seule une union avec Marcello peut permettre de couvrir et, en quelque sorte, de régulariser l’infamie. On songe à la vocation de Nathanaël que Jésus appelle et attire à lui en lui déclarant : quand tu étais sous le figuier, je t’ai vu (Jean, 1, 45-51). Car il y a dans cette adresse l’annonce prophétique d’une vie nouvelle.

Il est vrai que, pour Crocefissa, la vie nouvelle qui « sort du figuier » semble d’abord une malédiction bien davantage qu’une bénédiction : la jeune fille devient en effet, aux yeux de sa famille, une prostituée. Mais, décidant de garder l’enfant et acceptant de se marier avec Marcello, elle choisit librement cette vie nouvelle, autrement dit elle y consent et ce consentement la grandit. Aurélia Gantier trouve les mots justes pour décrire la grandeur de cette responsabilité acceptée, de cette union-réparation, de cette croix consentie, lorsqu’elle fait dire à Graciela s’adressant à son neveu Marcello : « Je ne te dis pas que cette fille mérite d’être aimée, ni même que tu seras heureux avec elle. Je te dis simplement que c’est ton devoir de l’épouser. À la longue, tu apprendras à vivre avec elle. Ce ne sera pas si désagréable, celle-ci en vaut bien une autre. Tu as mal agi et tu dois maintenant réparer la faute, c’est ainsi, il n’y a rien d’autre à rajouter. Il faut que tu acceptes de l’épouser ».

Et les débuts de cette union-là sont douloureux : Marcello n’a que haine pour son épouse qui le contraint si jeune à renoncer à sa vie de garçon. Il lui reproche de ne s’être pas débarrassée de l’enfant, « de ce machin-là », et le jour des noces est sinistre : « les convives se dispersèrent tels des cafards, sans féliciter la mariée. Il n’avait été prévu ni réception ni vin d’honneur ». Quant à l’enfant, prénommée Rosaria par la mère de Crocefissa, elle est confiée aux tantes de Marcello. Pourtant, le roman s’achève alors que Crocefissa s’embarque pour la France afin de rejoindre son mari qui s’y est établi quelque temps auparavant pour y trouver du travail. De façon toujours juste et équilibrée, Aurélia Gantier dit à la fois la douleur de la séparation, les appels téléphoniques de Marcello que Crocefissa espère et attend chez l’épicier, parfois en vain, mais aussi le soulagement de l’épouse libérée du joug de son mari : « Il fallait bien le reconnaître, néanmoins : le quotidien était plus simple sans lui. Elle s’amusait avec les enfants… Elle n’avait plus peur lorsqu’il rentrait le soir… Elle n’était pas obligée de préparer un repas complet avec les pâtes en entrée et la viande en plat principal ». Pourtant, le couple aura trois autres enfants, pourtant leur union aura survécu au dépit, à la haine, aux infidélités et à la séparation.

Le drame de la fin d’un monde

À travers trois histoires qu’il relie, le roman d’A. Gantier dit également le drame de la fin d’un monde. C’est d’abord, pour les amoureux passionnés que sont initialement Crocefissa et Marcello, la fin du monde de l’insouciance lorsque la première se trouve enceinte des œuvres du second et que le couple doit se résoudre à se marier afin d’effacer la tache que constituent cette relation et cette grossesse hors mariage. C’est ensuite, pour l’un des frères de Crocefissa, Luciano, qui tue l’amant de sa maîtresse, la fin d’un monde puisqu’il est contraint de s’engager dans la Légion étrangère et probablement de quitter la Tunisie afin d’échapper à la justice. Ce drame passionnel montre d’ailleurs que, dans la communauté sicilienne, l’amour-propre blessé est le plus grand des aiguillons du crime.

Mais, plus largement, c’est la fin de la Tunisie française que vivent les personnages du roman : celui-ci reproduit ainsi le discours de Tunis de Pierre Mendès-France, discours adressé le 31 juillet 1954 au Bey de Tunis, le souverain tunisien. Ce discours marque le début du processus d’indépendance de la Tunisie qui aboutira en 1956. C’est bien, pour les Occidentaux de Tunisie, la fin d’un monde, celui d’un Protectorat français relativement paisible (que l’on songe, en comparaison, à la guerre d’indépendance d’Algérie), d’une terre accueillante, fertile et baignée de soleil où il était aisé de commencer une nouvelle vie. Le drame politique d’une France qui perd ses terres nord-africaines annonce le drame familial de l’exil pour de nombreuses familles siciliennes qui, à défaut d’avoir trouvé une nation (puisqu’ils ne s’estimaient ni Italiens ni Français et qu’ils n’étaient pas non plus Tunisiens), avaient trouvé une terre. Le roman s’achève ainsi sur la fin du monde tunisien pour Marcello, Crocefissa et leurs enfants. C’est la fin d’un monde et le début, en France, d’un autre.

Rosaria ou comment l’on est conduit là où l’on ne voulait pas aller

Rosaria, premier enfant du couple qui a « scellé » son mariage, personnifie pour Marcello « le mariage forcé et le gâchis de sa vie, celle qu’il aurait pu avoir si elle n’avait pas été là ». Rosaria est éloignée du couple comme on éloigne un objet de discorde et un mauvais souvenir, mais elle est bien celle qui conduit Crocefissa et Marcello là où ils ne voulaient pas aller. Elle-même est aussi, toutefois, conduite là où elle ne voulait pas aller puisqu’elle est arrachée à sa famille nourricière, chez laquelle elle avait trouvé l’amour et la douceur qui faisaient défaut dans sa famille « d’origine », lors du départ pour la France qui clôt le roman. La voilà (re)devenue la fille d’un couple et l’aînée d’une fratrie qui lui sont étrangers.

Sa nourrice Lucia, qui est aussi la maîtresse de son père, lui donne comme viatique les dures consignes suivantes : « Une enfant comme toi, ça ne décide pas, ça ne pose pas de questions, ça ne se mêle pas de la vie des adultes, et surtout, surtout, cela ne donne jamais, mais alors jamais son avis. Cela fait ce qu’on lui dit de faire, et c’est tout ». On pourrait penser que la personne qui prononce ces dures paroles est elle-même froide et sèche. C’est pourtant tout le contraire. Lucia est presque une figure mariale, élevant Rosaria dans la douceur et l’amour comme si (et mieux que si) elle était sa propre fille, allant prier pour elle à la cathédrale de Tunis lorsqu’elle est hospitalisée pour une poliomyélite : « À gauche de l’entrée, la vierge posait son regard triste et las sur les suppliants à genoux ; des plaques de marbre la remerciaient pour tant de bonté. Lucia les lisait toutes à chaque fois. Rassurée, elle allumait des cierges et achetait de l’eau bénite avec laquelle elle aspergeait le front de la gamine encore de longs mois après sa guérison ». Acceptant enfin, la mort dans l’âme, un glaive sans doute dans le cœur, mais en se gardant de le lui laisser paraître, acceptant de rendre l’enfant à ses parents lorsque ceux-ci partent pour la France. Telle est la foi des pauvres gens, tel est le sacrifice de celle qui a su aimer comme une mère sans l’avoir elle-même jamais été.

Frédéric DIEU

Aurélia Gantier, Les Volponi, Genèse tunisienne, Éditions Une heure en été, 2018, 243 p., 16,50 €



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