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L’état de la fiction et la délicate réforme de l’audiovisuel au cœur du festival de La Rochelle

L’état de la fiction et la délicate réforme de l’audiovisuel au cœur du festival de La Rochelle
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La 21e édition du festival de la fiction à La Rochelle s’est ouverte hier soir. Au menu : des compétitions officielles sous la présidence de Valérie Karsenti, des projections publiques, des tables rondes, notamment un grand débat organisé par le ministère de la culture sur la délicate réforme de l’audiovisuel.

Entretien avec Stéphane Strano, producteur (Delante films) et actuel président du festival.

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Vous dirigez pour la quatrième année le festival de la fiction à la Rochelle. Quelles sont les évolutions majeures que vous avez pu constater ?

Tout a changé ! Tout a changé, surtout dans la manière de produire. Nous nous retrouvons dans une année totalement charnière, puisqu’une réforme de l’audiovisuel va bientôt passer. Nous en parlerons vendredi [demain, NDLR] lors du grand débat que nous organisons en présence du ministre de la culture. Je ne peux donc pas parler de continuité, mais de véritable explosion. Il y a aujourd’hui un plaisir mondial de voir des fictions ; la France en bénéficie largement.

Quels changements très concrets avez-vous perçus ?

D’abord et avant tout, une évolution qualitative, dans la manière de fabriquer les œuvres. Nous avons des propositions de plus en plus variées et diversifiées, qui vont frapper des sujets qui étaient rarement abordés, voire presque interdits. Dorénavant, tous les sujets sont ouverts. Par ailleurs, nous sommes à l’orée d’un changement radical, puisqu’il semblerait qu’on ait besoin de davantage de fictions, ce qui signifie plus de travail. Il va falloir veiller à ce que cette transition se fasse de manière homogène, équilibrée, sans que personne n’y perde quoi que ce soit. Il serait dommageable que la création reste sur le pavé.

L’an dernier, vous avez lancé les « Rendez-vous de la création francophone », que vous reconduisez cette année. En quoi cela consiste-t-il ?

Les Rendez-vous de la création francophone, c’est une question toute simple posée par le festival à l’Europe : voulez-vous voir des séries en langue française, dans les pays d’Europe ? Notre idée est que la langue française peut s’exporter à travers ses séries et que nous ne sommes pas obligés de coproduire exclusivement en anglais. Il y a un goût pour entendre « je t’aime » en français dans toute l’Europe. L’an dernier, douze investisseurs européens ont fait le déplacement ; cette année, ils sont dix-huit, avec douze porteurs de projets francophones. C’est un véritable succès ! Nous sommes là pour éprouver le territoire culturel européen, pour voir s’il y a une disposition commune à échanger nos œuvres de création. De la même manière, nous avons instauré une compétition européenne, qui est vraiment magnifique.

Sous votre présidence ont également été mises en place, il y a trois ans, les résidences des écritures francophones. Un nouveau lieu s’apprête à ouvrir ses portes, en avril 2020, à Meknès (Maroc). Comment avez-vous pensé ce rapprochement entre audiovisuel et écriture ?

La notion de résidence d’écriture est très ancienne. C’est fondamental au sein d’une profession qui s’adonne à la création d’avoir des lieux paisibles où les auteurs, cœur vivant de notre métier, puissent approfondir leur travail. Dès mon arrivée à la présidence du festival, j’ai réfléchi avec la ville de La Rochelle à l’ouverture d’une résidence d’écriture. Cela fait trois ans maintenant que nous recevons des lauréats de divers fonds : le fonds SACD France-Europe-Série, le fonds des jeunes écritures francophones du CNC et de la SACD et le fonds SACD-OCS Signature. C’est pour nous essentiel de pouvoir penser à l’avenir, former de nouveaux auteurs et donner une possibilité d’accès à ces métiers créatifs pour les Rochelais. La naissance de la résidence francophone à Meknès s’inscrit dans cette même dynamique. C’est une joie, un chemin au sein de la francophonie, l’actualisation de l’amitié qui existe entre la France et le Maroc, le souvenir de toutes les histoires qui ont fait cette amitié…

Quand vous utilisez le terme « auteur », vous pensez aux scénaristes ou plus largement ?

Je parle plus largement. De manière générale, je préfère parler d’auteur car le scénariste est sa formule la plus réduite : il est un peu trop ramené à la seule question de l’écriture. Or dans nos métiers, il y a un vrai besoin d’auteurs, de personnes qui ont une pensée plus générale pour pouvoir concevoir toute une série. C’est un acte de création au sens large.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans les différentes sélections présentées cette année au festival ?

Je remarque que la tendance au polar, qui était centrale dans la compétition française l’an dernier, s’atténue considérablement au profit des questions de société. Je trouve intéressant que la fiction française soit aussi un moyen pour les Français de se questionner sur leurs problématiques sociétales, les faits qui marquent leur pays… Il y a ici une fonction tout à fait dédiée à la télévision.

La sélection m’a frappé pour la même raison : beaucoup de fictions sont collées au réel, à la limite du documentaire, alors que les genres du conte ou de la science-fiction sont totalement absents. Nous sommes très loin de la distanciation chère à Brecht. Ne pourrait-on pas y voir également une inquiétude, qui fait que le monde – donc les artistes – se recroqueville sur lui-même en contemplant ses petits problèmes nombrilistes ?

Ce que vous dites est très intéressant mais j’envisage, pour ma part, les choses autrement. Prenons un exemple étranger, afin de comprendre cet intérêt des fictions pour ce réel : la série britannico-américaine Chernobyl est une série de création en même temps qu’un acte politique. La Russie prépare en ce moment même sa réponse, non pas de manière politique, mais par une autre série, donnant le point de vue des Russes sur l’événement. Il y a quelque chose à tirer de tout ça. Sur des questions aussi graves, il apparaît que la série en tant qu’œuvre, c’est-à-dire véhicule de culture, établit des questions politiques afin qu’elles soient posées et affrontées de manière culturelle, c’est-à-dire moins dangereuses.

Oui… ou ce peut être une réduction de l’art à la propagande.

Je trouve au contraire qu’il y a quelque chose de tout à fait structurant dans cette idée de s’interroger sur nous-mêmes et sur l’état de nos fictions. Nous sommes dans la fiction, dans l’histoire racontée, donc dans une forme d’émotionnel. C’est toute cette émotion-là qui surgit sur des thèmes de société. Je pense que c’est très intéressant.

Terminons notre entretien par le grand débat que vous organisez, qui porte sur le prochain projet de loi relatif à la réforme de l’audiovisuel. Nombre d’organisations professionnelles se sont plaintes dans un communiqué cinglant que ce projet était « à la faveur des seuls diffuseurs ». La publicité dite “adressée” et la suppression des jours interdits de cinéma, pour ne prendre que deux exemples, semblent leur donner raison. Mais il y a aussi pour Netflix et consorts une obligation d’investissement, qui devrait profiter aux producteurs. Vous qui avez été diffuseur par le passé et qui êtes producteur aujourd’hui, comment vivez-vous ces interrogations ? Partagez-vous ces inquiétudes ?

La première chose, c’est qu’il semble en effet qu’il y ait un cadeau magnifique fait aux chaînes privées, TF1 et M6, avec la publicité adressée. Il y a aussi l’augmentation de la production dépendante qui s’adapte aux chaînes : c’est une vraie question parce que si les chaînes ont évidemment besoin de fabriquer du contenu qui leur appartient, il faut aussi veiller à ce que la production indépendante continue d’exister. Il faut être très vigilant sur la variété, la diversité des contenus. Nous devons marcher sur deux pattes : d’un côté les grands groupes puissants, de l’autre les producteurs indépendants créatifs. Il y a par ailleurs plein d’éléments de ce projet de loi qui me semblent très positifs, comme la prise en compte du fait que tout le monde veuille faire de la fiction aujourd’hui. Alors, certes il reste des flous. C’est pourquoi nous aborderons toutes ces questions précises dans le débat vendredi, afin de savoir exactement de quoi il retourne.

Franck Riester a indiqué que les professionnels du secteur avaient jusqu’à la mi-septembre pour lui faire part de leurs observations, avant la remise de la réforme au CSA et au Conseil d’État. Or votre grand débat intervient le 13 septembre, soit très tardivement. Ce rendez-vous ressemble plus à une opération de communication qu’à un débat destiné à réfléchir sur la réforme ?

Je ne connais pas exactement le fonctionnement administratif de ce dépôt de loi, mais ce dernier doit être fait au CSA précisément après les débats de cette semaine. C’est pourquoi nous savons qu’une grande partie des organisations professionnelles seront présentes, surtout celles du cinéma qui sont plus en désaccord avec la loi que les organisations professionnelles liées à l’audiovisuel. Il devrait donc y avoir un vrai débat.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

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