Dans une chronique récente intitulée « Prélude à la bagarre », Pascal Adam croise le fer avec des pairs, en qualifiant de stupide « la manie qu’ont certains auteurs dramatiques de défendre… les auteurs dramatiques ». Le sociologue et dramaturge Michel Simonot lui répond dans une lettre ouverte.

Profession Spectacle publie cette lettre ouverte, afin de prolonger le débat sur la place des auteurs dramatiques dans la société contemporaine.

 

Lettre ouverte de Michel Simonot à Pascal Adam

Cher Pascal,

Étant moi-même un ancien chroniqueur du journal Profession Spectacle, je lis régulièrement les articles qui y sont publiés, dont évidemment tes chroniques. Nous ne nous connaissons pas, sinon peut-être de réputation, mais je reprends le clavier à la suite de ta chronique : « Prélude à la bagarre ».

Tu aimes à n’en pas douter la provocation (provocation à la bagarre ?). Sous couvert de provocation – parfois intéressante ou stimulante –, on ne peut échapper au débat, pas plus, et c’est plus sérieux, qu’à la réalité des faits.

Question opinion, il me semble nécessaire d’expliciter les principes qui sont sous-jacents à ton texte. Les auteurs, donc, n’auraient à exister socialement que comme individualités : des subjectivités pures (c’est moi qui résume), d’une certaine manière, que rien ne relie et qui n’ont pas à se préoccuper de leurs conditions d’existence. En tout cas, être auteur interdirait de s’en préoccuper collectivement.  Oui, c’est un point de vue, que je qualifierais comme une espèce d’anarchisme de droite. C’est ton droit.

Mais il y a aussi les faits. Et tes assertions te servent, sinon à ne pas même les apercevoir, du moins à ne pas t’en soucier.
Je m’explique très (trop) brièvement.

Un auteur dramatique écrit à destination de la scène. Il peut, bien entendu, ne pas être joué. Mais quand il l’est, il est alors inscrit de fait (et ce n’est pas une opinion) dans la chaîne de création d’une mise en scène, d’un spectacle.

Cette chaîne (que l’on peut aborder également en tant que chaîne de production) a pour fondement concret un texte, pour permettre à des acteurs, des techniciens, un metteur en scène, un scénographe et d’autres, de travailler. Chacun d’eux est rémunéré pour le travail effectué durant les répétitions, la création et l’interprétation.

Le seul à ne pas recevoir de rémunération est… l’auteur, alors-même que tout repose sur son travail préalable d’écriture, de production d’un texte (sauf s’il s’agit d’un spectacle sans texte préalable, cela va de soi).

Il n’est rémunéré qu’une fois l’exploitation du spectacle terminée (et même pas après chaque représentation) et uniquement en fonction du nombre de spectateurs. Il est ainsi le seul à recevoir une rémunération différée, totalement variable, donc souvent très faible. Il n’a donc aucune visibilité sur ses moyens d’existence, très souvent précaires. Ce qui n’est le cas d’aucun autre participant à la chaîne de production.

Pourquoi ? Telle est la question, dirait l’autre – mais pas toi, de toute évidence, alors même que tu es toi-même auteur et que tu connais toutes ces réalités.

Voilà pourquoi, entre autres, depuis trois ans, les auteurs et autrices (j’ai tout mis au masculin, ici, pour simplifier la rédaction) se sont réunis en États généraux – et non d’ailleurs en syndicat, forme d’organisation qui semble te déplaire dès lors qu’elle est initiée par les dramaturges. Oui, il est juste que les auteurs se battent.

Voilà, brièvement résumée, la partie la plus concrète du problème. Je laisse de côté tes opinions sur le reste. Elles relèvent, dans tes formulations à l’emporte-pièce (c’est un choix plus stylistique que subtil, je l’entends), de stéréotypes qui peuvent susciter des réactions mais qui écartent au fond – c’est leur fonction – toute analyse. Donc tout débat possible.

Michel SIMONOT

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Crédits photographiques : Maïlys Gelin / Profession Spectacle