Dans son nouveau roman, Rouge blanc bleu, paru chez Gallmeister, Lea Carpenter nous parle d’espionnage à travers l’intime d’une relation père-fille. D’une plume moderne et envoûtante, elle nous fait un portrait de femme sensible et émouvant, et nous décrit un métier fascinant qui pose les questions brûlantes et essentielles de l’engagement, de la responsabilité, de l’identité.

Rouge : la mise

Au moment même où naît Anna, son père se trouve dans une ville en guerre et tient dans ses bras son ami et collègue à l’agonie. La vie, la mort ; un commencement, une fin ; la beauté, la tragédie. En somme, l’alpha et l’oméga de nos existences. Elle n’avait pas connaissance de ces circonstances. C’est sept mois après la mort de son père, sept mois après son mariage, aux alentours de ses trente-cinq ans, qu’elle apprend d’une petite clé USB argentée que son père, qu’elle pensait banquier, était en réalité un espion au service de la C.I.A. Il y a sur cette clé des vidéos de l’interrogatoire de son père et des séquences présentant l’officier traitant formé par celui-ci, l’homme qui lui a envoyé la clé et qui tient à ce qu’elle sache la vérité par loyauté et amitié vis-à-vis de son père, aussi pour prévenir les éventuels faux-fuyants de l’Agence.

« Voici mes réponses. Voici ce qui s’est passé et pourquoi, voici ce que je sais et ce en quoi je crois. Dans cette histoire, il n’y a pas d’incendies, mais il y a une déesse ou deux. Il y a un ami qui meurt. Il y a un jeune officier qui suit les ordres et commet des crimes, qui tombe amoureux et sauve une vie. Je crois au pardon. Je crois que si l’Eternel ne garde la ville, en vain la garde veille. Je crois en toi. Voici l’histoire de ton père, Anna. Tu as l’âge, maintenant. »

Blanc : la donne

Couverture Lea Carpenter, Rouge blanc bleu, traduit par Anatole Pons-Remaux, Éd. Gallmeister, 2020Anna est une enfant gracieuse qui, à l’âge tendre, préfère la solitude aux fêtes. Elle est une adolescente rebelle et réfractaire, trait de caractère qui lui fait poser des choix la distinguant des autres. Son père lui apprend à réfléchir à long terme et lui enseigne que toute l’aide dont nous pouvons avoir besoin se trouve en nous. Parce qu’il lui dit que c’est essentiel de comprendre le monde, elle apprend le chinois ; parce que sa mère lui assure que l’essentiel se trouve dans les romans et qu’il faut les lire dans leur langue originale, elle apprend le russe. Ni l’une ni l’autre ne lui serviront. Anne est discrète, elle obéit.

Sa mère, Eleuthera, est d’une humeur glaciale, ne s’embarrasse pas de souvenirs, se montre cynique plutôt que franche. Son père, Noel, est un homme de feu et passionné, un poète, un fin connaisseur en arts, amoureux de l’Asie dont il admire la culture de la discipline. Un fossé se creuse, leur histoire s’épuise et, lasse de jouer la comédie, Eleuthera le quitte, lui laissant leur fille. Anna a six ans, elle ne voit pas son père pleurer, alors elle ne pleure pas – « Les petites filles imitent leur papa. » Noel supplée l’absence avec brio et, au fil du temps, le lien avec sa fille se fait d’airain, à tel point que pour Anna l’opinion de son père prévaudra toujours sur la sienne. Il a des relations et l’aide à trouver un emploi, ce sera à la Fondation Ford qui œuvre en Afrique ; il applaudit son choix d’épouser Jake, un surdoué qui a remporté son premier Grammy à vingt-six ans, qui a toujours pris le train en marche et qui la demande vite en mariage de peur de la perdre. La veille de la cérémonie, prévue dans le chalet suisse de son père, celui-ci meurt dans une avalanche. Quelques heures auparavant, Anna a croisé trois hommes, en costume et chaussures peu adaptées à la montagne, sortant du chalet. Des amis de son père ? Il y a tant de flous dans la vie d’Anna.

Bleu : le gain

La clé USB aide Anna à dissiper l’opacité. Elle ne la visionne pas tout de suite, peu confiante envers celui qui la lui a donnée, cet homme surgi de nulle part alors qu’elle était en voyage de noces à Antibes, sept mois après la mort de son père. Quand son mari vend sa société d’artistes pour se présenter à l’élection sénatoriale – il n’aime pas la politique mais, par jeu, vise un autre horizon –, divers groupes de contre-espionnage et de sûreté s’intéressant à son histoire familiale, elle se décide à regarder de plus près les vidéos. Elle y découvre une face de son père dont elle ignorait tout, apprend qu’il était accusé de trahison, ayant exfiltré une informatrice chinoise qui a depuis disparu. L’officier traitant, formé par Noel, relate sa propre expérience et dévoile à Anna les arcanes de l’Agence, dessinant un juste portrait de l’homme qu’il admirait et qui était devenu un ami. Il lui parle de l’espionnage, ce métier qui consiste à mentir vrai, là où l’on se montre sans dévoiler son cœur, où l’on dit sans trahir, où l’on maîtrise l’art de jongler avec les identités. Il lui apprend que l’espionnage n’est pas un problème de mathématiques mais joue sur le fil des émotions, « c’est du flirt et de l’empathie avant toute chose ». Tout y est pétri de paradoxes : il faut se montrer social tout en étant solitaire, il faut être prudent mais audacieux, discret mais curieux… avoir un mental d’enfer pour s’adapter à tout.

« Tu bâtis l’architecture du grand mensonge de ton identité à travers celle de petits mensonges, à travers tes goûts et préférences, ton désir de devenir la personne que tu dois être aux yeux de ta source. Cette architecture d’illusion est au service de la mission. Cette architecture EST la mission […] mémoriser ta nouvelle identité, oublier l’ancienne. Mémoriser, oublier, mémoriser, oublier. Répéter. »

Il lui parle de la paranoïa qui peut s’emparer de vous, des crises et des suspicions, des interrogatoires soutenus qui peuvent finir par vous faire douter de vous-même, voire vous faire craquer, au nom d’une vérité. Mais quelle vérité ?

Quand il s’agit d’espionnage, il n’y plus d’hommes, ne restent que les missions. Cependant, chez certains, demeure vive la responsabilité, ce moteur qui pousse à agir, à prendre des risques, à s’exposer. Le père d’Anna a choisi de sauver la vie de sa source, passant outre les ordres.

« Tu suis les ordres dans ce métier. Parfois, tu fais un choix où il n’est plus question de températures estivales d’un côté ou de pluies verglaçantes de l’autre. De savoir s’il faut jeter de la poudre aux yeux. De la durée de ta dernière filature. Il n’est plus question de la viabilité des boîtes aux lettres mortes, de la taille d’une planque, du protocole. Tout ça, c’est des maths. Quand tu fais un choix pour sauver une vie, les nombres disparaissent et il te reste quelque chose d’éminemment plus complexe : un être humain. L’espionnage n’est pas un problème de maths, Anna. C’est un tableau. »

La vie, ce sont aussi des émotions, des instincts, de la survie, du chaos, c’est de ne pas toujours demander la permission et ne pas sans cesse avoir besoin de pardon.

Comme dans son premier roman, Onze jours, paru en 2018, où elle abordait le thème de la guerre et de l’engagement à travers le prisme de l’intimité de la relation mère-fils, Lea Carpenter s’attache à l’espionnage et au renseignement par le biais de la relation entre Anna et son père. Au-delà de la figure fantasmatique de l’espion à la James Bond, entouré de femmes sculpturales et féru de jolis bolides, il y a la réalité d’un monde de clandestinité et de manipulation, une sorte de marché où la monnaie est humaine et où les spéculateurs, selon leurs intérêts, fixent à la hausse ou à la baisse le prix des individus, avec cette règle d’or de ne jamais leur accorder de valeur humaine.

L’écrivaine nous dit avec art et élégance le tumulte et la mouvance du monde. En entremêlant la voix de l’officier traitant à celle d’Anna, elle nous donne à voir le contraste violent qui peut exister entre des choix de vie. Celle où l’on cherche sa place, se dépatouillant avec ses héritages et les nombreux silences ; celle où l’on décide, au nom de la raison d’État, de faire écran, d’entrer dans un monde parallèle. Fatalement, arrive un moment où il y a collision entre les engagements professionnels les plus exigeants, les plus décisifs et les attachements profonds. On peut choisir de bâtir sa vie sur des mensonges au risque de se perdre, de se méfier de tout le monde tout le temps, de se faire tabasser sans répliquer, de se faire cuisiner sans se révolter, de menacer la vie de quelqu’un, être sérieux et rester calme, de gagner de petites batailles et d’en sortir avec des blessures, de survivre à sa propre faute et rester debout parmi ses victimes, la punition ultime – « L’interrogatoire le plus redoutable est celui qu’on s’inflige à soi-même. »

Ce que nous dit Lea Carpenter dans ses romans est peut-être une évidence, mais à rappeler toujours et encore : nous avons le pouvoir de choisir nos combats.

Stéphanie LORÉ

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Lea Carpenter, Rouge blanc bleu, traduit par Anatole Pons-Remaux, Éd. Gallmeister, 2020, 336 p., 23 €

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Photographie de une : Lea Carpenter
(crédits : Nicholas Latimer / Éditions Gallmeister)

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