Lionel Shriver – Après quoi courons-nous ?

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Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, le dernier roman de Lionel Shriver, paru chez Belfond, traversé d’un esprit piquant et provocateur, met le doigt sur les travers et les excès moraux et sociétaux de l’Amérique au prisme de l’intimité d’un couple atteint par les heurs et malheurs du fatal vieillissement. Irrésistiblement iconoclaste.

Question de territoire

« J’ai l’intention de courir un marathon », déclare Remington Alabaster à sa femme, un calme matin d’octobre. « Remington Alabaster était un homme mince au port altier qui donnait l’impression d’avoir gardé la ligne sans avoir jamais rien fait pour. Il avait des membres naturellement proportionnés, des chevilles fines, des mollets galbés, des genoux bien dessinés et des cuisses de marbre qui, après un petit coup de rasoir, auraient été sublimes sur une femme. »

Serenata est abasourdie et se moque de son mari avec une franche ironie. Il a soixante-quatre ans et, en trente-deux ans de vie commune, elle ne l’a jamais vu faire ne serait-ce que le tour du pâté de maisons au petit trot. Pourquoi diable s’est-il mis en tête de relever le défi d’un marathon qui se court en avril ? À son étonnement acide se mêle de la jalousie parce qu’elle a été adepte de sport pendant quarante-sept ans et est aujourd’hui empêchée de pratiquer par des genoux méchamment arthrosiques. Elle a perdu un socle, une belle part de son identité.

Gamine, Serenata a été ballottée d’une école à l’autre, selon les mutations de son père, ne lui permettant pas de s’attacher, à tel point que son rêve alors était de devenir gardienne de phare – « Elle n’avait assimilé la notion d’amitié qu’à l’âge adulte – et encore, difficilement -, avec une tendance à perdre ses amis par pure étourderie, comme des gants qu’on laisse tomber dans la rue. Pour Serenata, l’amitié était une discipline. Elle se suffisait à elle-même et se demandait parfois si ne pas souffrir de la solitude était un défaut. » Laissée à elle-même, elle a consacré son temps libre à développer sa force et son endurance, sans s’identifier à un sport en particulier pourvu qu’il se pratique en solitaire.

« Quand on se forge une personnalité à partir de rien, on prend ce qu’on a sous la main ; chacun d’entre nous est une œuvre d’art fruit du hasard. »

Le sport est part entière de son identité, son pré carré. Pour quelle raison Remington, qui a toujours respecté son sens aigu du territoire, l’envahit-il aujourd’hui ? C’est le début d’une joute épicée et follement drôle.

Sur le ring

L’une et l’autre défendent leur point de vue en un combat sans règles établies, qui va malmener leur mariage – « L’unité de mesure d’un mariage était militaire : un bon mariage, c’était une alliance. » Or, l’union se craquelle, une tranchée se creuse.

Remington reproche à son épouse sa vision obtuse et égoïste : « Tu veux avoir le monopole des bienfaits tirés de tes habitudes de toujours. Quand c’est toi qui l’exerces, c’est une discipline sage, réfléchie, et quand ce sont les autres, c’est un engouement révoltant. » Effectivement, Serenata est consternée que son mari rejoigne « le troupeau des clones décérébrés » et elle prend un malin plaisir à le mettre en garde – « Je n’adorais pas courir. Voilà un tuyau pour toi : personne n’aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c’est d’avoir couru. Sur le moment, c’est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce c’est difficile de savoir le faire. C’est répétitif. N’espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. » Et inutile qu’il espère son soutien pour un projet qu’elle considère être pure folie.

Remington tente-t-il de redonner un sens à sa vie après une retraite anticipée à la suite d’un désaccord avec la nouvelle cheffe de service, aussi antipathique et venimeuse qu’incompétente, et au licenciement qui en fut la conséquence, le laissant humilié et dévirilisé ? Lutte-t-il contre l’horrible spectre des années à venir qui serviront seulement à tuer le temps ? Quoi qu’il en soit, il se montre rigoureux, méthodique et assidu, à la grande surprise de Serenata. Celle-ci attend avec patience l’après-marathon qui verra la disparition de la lubie de son mari et permettra la réparation de la brèche qui commence à fendiller leur couple.

Le Jour J, Remington rejoint le groupe de son âge, « des hommes de plus de soixante-dix, voire de plus de quatre-vingts ans, maigres au point de paraître lyophilisés, les membres pareils à de la viande de bœuf séchée. Ils se baladaient torse nu en dépit du froid du matin, bronzés en avril. Dans leurs yeux brillait le feu de leur mission. » Il passe la ligne d’arrivée après plus de sept heures – 4h22’18’’ pour le gagnant –, secondé par une jolie trentenaire au corps parfait et à la voix suave, Bambi Buffer, une coach sportive qui a convaincu le tout neuf marathonien de partir à l’assaut du triathlon MettleMan.

Le sport, nouvelle religion ?

Voilà Remington endoctriné ! Il ne fait plus rien dans la maison, ne va plus voir son père soi-disant trop négatif et dépense des sommes indécentes pour l’excellence sportive, grevant leur budget et menaçant leur confort. Tout son discours est orienté sport et résultats, son catéchisme unique est désormais « d’après Bambi », prêtresse aussi sexy qu’autoritaire. Serenata n’est pas sûre que Remington soit toujours cet homme qu’elle a épousé et qu’elle aimait. À ses yeux d’athée, la seule raison susceptible d’estropier son mariage serait que son mari se convertisse à une religion. Force est d’avouer que le sport y ressemble beaucoup, que Remington vire au fanatisme et que le fameux MettleMan – déformation du Ironman – a tout d’une secte.

« Comme bien d’autres théologies officielles, MettleMan élevait la souffrance, le sacrifice et la conquête du courage au-dessus des envies et des doléances mesquines et avilissantes de l’enveloppe charnelle. Il débordait de saints (les pros) et d’habits ecclésiastiques (T-shirts sur la ligne d’arrivée). Il proposait des rites d’initiation – le demi-Mettle du jour en était un – et des baptêmes, avec onction baptismale sous forme du double M orange comme des montagnes tatoué sur le bras de Sloan Wallace. MettleMan invitait ses fidèles à intégrer une confrérie où tous étaient animés d’un même esprit et encourageait aussi une sentiment d’appartenance. Plus important, il offrait aussi une non-appartenance – l’exclusion sur laquelle les religions reposaient souvent, voire plus souvent que sur la communauté des fidèles. Ainsi, à l’image des croyances traditionnelles qui rejettent les non-croyants, les hérétiques, les kouffar [infidèles qui rejettent l’islam, NDLR], la secte du tri [abréviation pour triathlon, NDLR] magnifiait une élite chic en opposition aux mous, aux flasques et aux inactifs. »

Pour Serenata, le sport était un garant d’équilibre, il assurait la cohésion de son être. Privée de ce qui est devenu indissociable de sa personne, elle se sent diminuée, perdue, et ce n’est guère une question de vanité. Elle doit trouver à se stabiliser à nouveau et elle est consciente qu’elle ne peut le faire qu’en compagnie de Remington. Mais après quoi celui-ci court-il ?

Lionel Shriver, l’iconoclaste

Avec ce dernier roman en date, Lionel Shriver continue son entreprise de briseuse de tabous et, dans sa lutte contre la bien-pensance, ne craint pas de provoquer des remous. Si Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondesn’est pas remarquable quant à ses qualités littéraires, il l’est quant à sa riche thématique qui égratigne, sans langue de bois et avec humour, les plaies morales et sociétales de l’Amérique. Elle y parle du « wokisme » et des excès du Black Lives Matter, de ce qu’il peut y avoir de consensuel et de dangereux dans l’appropriation culturelle.

Grande sportive elle-même, elle fustige le culte du corps qui vise à parfaire son image dans une optique superficielle – « La plupart des gens détestaient leur corps et, hélas, cette aversion se transformait parfois en bataille d’une vie, comme un mauvais mariage dans un pays où le divorce est interdit. » –, de même que l’idée du self-control qui, parce qu’il engage une relation complexe entre le corps et l’esprit, peut avoir des conséquences désastreuses, tendre vers une obsession malsaine et finalement dangereuse pour la vie. L’auteure pose l’essentielle question de la finalité de vouloir sans arrêt se dépasser, de savoir où se trouve notre limite, et se demande si atteindre cette limite n’est pas prendre le risque de reconnaître qu’il n’était pas intéressant de la viser.

Lionel Shrive se régale à érafler les nouvelles tendances, les nouvelles injonctions sociales, qui s’éteignent aussi vite qu’elles sont apparues, laissant démunies des hordes de convertis benêts. Avec une ironie acide, au demeurant sympathique, elle nous parle de nos travers inavoués, des obsessions qui tournent à la folie. Son esprit féroce, cependant plutôt empathique, nous dépeint un couple qui se prend de plein fouet les atteintes de l’âge – « Elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle était à l’aise avec son corps nu jusqu’à ce qu’elle en ait honte. » –, dans lequel la rivalité pourrait galvaniser l’intensité des sentiments mais ne fait qu’introduire un brin de perversité pouvant mener à une certaine violence. Comment vivre la vieillesse ? Comment la vivre à deux ?

La plume de l’auteure est alerte, les dialogues sont de réelles parties de ping-pong à la rhétorique savoureuse. J’ai apprécié ce roman où je retrouve l’irrésistible esprit de provocation de l’auteure, où elle plaide pour un sens de la mesure, mais je lui préfère sans conteste Il faut qu’on parle de Kevin, son premier opus, l’histoire d’une mère confrontée à la monstruosité de son fils devenu tueur, une mère qui n’aime pas son enfant avec lequel elle mène une guerre de tous les instants. Lionel Shriver, la non-conformiste.

Stéphanie LORÉ

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Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert, Belfond, 384 p., 22 €.

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