Mariana Enriquez explore notre terrifiante part de nuit

Mariana Enriquez explore notre terrifiante part de nuit
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Notre part de nuit, roman de Mariana Enriquez, paru aux éditions de sous-sol, balance entre le gothique et le réalisme magique et nous offre une histoire du mal sous toutes ses formes, nous parle de l’amour et de nos vies dans un monde aux bouleversements agissants. L’auteure interroge la part de réalité de nos mythes et légendes. Hallucinant !

Hubris, péché des origines

Les origines du mal, l’Année Zéro où tout a commencé est 1752. William Bradford, libraire et propriétaire d’une imprimerie en Angleterre, s’est lié d’amitié avec Thomas Mathers, propriétaire terrien. La différence sociale entre eux aurait pu les éloigner, c’est une même passion pour le folklore et l’occultisme qui les a rapprochés.

« Pendant leur temps libre, ils parcouraient ensemble le pays pour acheter des livres et recueillir les histoires qui les intéressaient. C’étaient des hommes cultivés, à la recherche de récits et de témoignages de personnes avec des dons, gifted ou cursed. »

Mariana Enriquez, Notre part de nuit, éditions du sous-sol couvertureD’étranges histoires ont éveillé leur curiosité. Elles parlent d’un esprit qui se manifeste sous la forme d’une lumière et semble posséder un pouvoir de divination et de prophétie. Seuls quelques élus sont capables d’entrer en communication avec cet esprit, d’obtenir sa faveur et d’acquérir des connaissances. Il est dit que les intermédiaires subissent des métamorphoses physiques impressionnantes. William et Thomas découvrent l’Obscurité et le premier médium en Écosse. Épuisé par les trop nombreuses convocations, devenu fou, le médium meurt. Les fils de William Bradford émigrent en Amérique avec l’espoir de prospérer. L’un d’eux débarque en Argentine où il n’a de cesse de traquer l’Obscurité, comme le feront ses descendants jusqu’à Santiago et la fondation de l’Ordre. Santiago a hérité des terres, des plantations de maté, des scieries et des bateaux de sa famille, devenue riche « par la méthode habituelle : spoliations, associations avec d’autres puissants, choix du bon camp pendant les guerres civiles et alliances avec des politiciens influents ». Une famille riche et intouchable, donc toute-puissante.

L’Ordre fondé n’est pas un club ni un réseau international d’argent, de relations et de privilèges. Il est une véritable institution, avec sa prêtresse et son Livre, dicté par l’Obscurité à des scribes, un oracle qui, s’il plagie des livres occultes existants, brille d’une aura sacrée. Croire ne se discute pas – « Hermès est le dieu de l’Écriture, c’est aussi le dieu des Falsifications. » Pour accéder à des illuminations secrètes, ses membres sont adeptes de cruautés et de perversions en tous genres.

« Les crimes de la dictature étaient très utiles pour l’Ordre, fournissant des corps, des alibis, des flux de douleur et de peur, des émotions pratiques à manipuler. »

Ils se réunissent ponctuellement lors de cérémonials aux rituels hallucinants, scènes de tortures, de sacrifices humains et de nécromancie où ils convoquent la magie noire et le vaudou. L’enjeu, le but recherché avec une cruelle avidité est l’immortalité – « Ce que l’Obscurité dicte à l’Ordre, ce sont les instructions pour la survie de la conscience, comment l’obtenir. »

L’Obscurité est une nuit opaque, un dieu ensauvagé et fou, un vide acide, une béance gourmande de chair humaine, un dû réclamé pour ses enseignements.

Jorge Bradford, fils de Santiago, chirurgien et cardiologue, a découvert l’un de ces médiums. Lors de l’opération de Juan, garçonnet de cinq ans atteint d’une grave malformation cardiaque, un morceau de nuit apparaît et le marque au bras. Jorge adopte ce Saint-Graal, après tout ses parents n’ont pas les moyens de le soigner. Juan devient l’interlocuteur privilégié de l’Ordre avec l’Obscurité.

Némésis, le châtiment

Les années ont passé, Juan a presque trente ans, son cœur est épuisé et sa faiblesse physique amoindrit ses pouvoirs. L’Ordre lui donne injonction de transiter dans le corps de son fils dès qu’il manifestera ses dons. Il est essentiel de ne pas perdre contact avec l’Obscurité et, dans ce but, l’âme consumée par un feu d’orgueil, grisés par le pouvoir, les membres de l’Ordre se sont émancipés de toute limite morale. Juan, qui vient de perdre sa femme Rosario de façon aussi brusque qu’énigmatique, entend sauver son fils Gaspar. Alors, il part et c’est moins une fuite qu’une quête de vérité et, conséquemment, de liberté. En dépit des circonstances, du mal manifeste, Juan tient à son pouvoir et va s’en servir pour contrer les désirs de l’Ordre.

« Il devait le reconnaître, il ne voulait pas renoncer à son pouvoir. Malgré toute sa haine, son mépris, ses ambiguïtés, sa répulsion pour l’Ordre, il détenait toujours le pouvoir, et il ne possédait pas grand-chose. On renonce plus facilement quand on a beaucoup, songea-t-il. Il n’avait jamais rien eu. »

Il sait le poids et l’ambivalence de son rôle de médium, à la frontière de l’hérésie et du danger, et il veut éviter à son fils de perdre le contrôle de sa vie et de devenir l’esclave d’une force avec laquelle il est impossible de négocier.

« Si Gaspar était un médium, sa vie serait courte et brutale. Les médiums ne vivaient pas longtemps. Le contact avec les dieux anciens les détruisait physiquement et mentalement. Certains mouraient au premier contact, ou très tôt. La plupart d’entre eux devenaient rapidement fous, de façon irrémédiable. Il n’existait pas de magie, de rituel ou de science pour les soulager. La magie et un peu de science aidaient à les maintenir en vie quelques années, plus que leurs corps et leurs esprits ne le pouvaient, mais pas longtemps. Les médiums qui résistaient, comme lui, étaient exceptionnels. »

Juan s’engage dans une lutte titanesque non pas avec une force surnaturelle mais avec l’humain. L’amour pour son fils le porte et, s’il lit de la défiance dans le regard de celui-ci, il ne peut lui expliquer les raisons de son comportement.

« C’est possible, pour toi, que j’aie l’air fou, mais il est trop tard pour que tu comprennes, et je ne veux pas que tu comprennes, mon garçon. Je me suis préparé à ce que tu me détestes. J’aimerais mourir en te laissant un bon souvenir de moi, mais c’est impossible et je crois que c’est mieux. »

Juan est la porte qui mène au néant, à la folie, à la mort et il veut refermer cette porte, parce que « les fantômes sont réels. Et ce ne sont pas toujours ceux qu’on appelle qui viennent. »

« Tu possèdes quelque chose de moi, je t’ai laissé quelque chose, j’espère que ce n’est pas maudit, j’ignore si je peux te donner quelque chose qui ne soit pas souillé, qui ne soit pas obscur, notre part de nuit. »

Le roman de Mariana Enriquez ensorcelle dès les premiers mots, il happe et ferre le lecteur dans ses rets hypnotiques. La narration, construite à la manière d’un puzzle, tissant indices et dévoilements, évite l’écueil de l’ennui par son ampleur romanesque et les différentes voix qui interviennent, variant les tons, du sombre au gore en passant par de bienvenus intermèdes poétiques. Notre part de nuit  est un roman saisissant qui divertit, interroge et dénonce. Le surnaturel et le fantastique y ont un rôle de révélateur, l’Ordre est effectivement une allégorie du capitalisme et des sanglantes dictatures qui dit les stigmates à vif, les puissances occultes représentent les événements historiques et politiques qui ont façonné le monde et l’Argentine en particulier. L’auteure questionne l’identité sud-américaine, le poids des héritages inconscients, les ravages de la quête d’une forme d’immortalité – cette chimère qui hurle dans le noir – avec son cortège de fallacieuses figures divines, instruments de manipulation.

« Les dieux se comportent toujours comme les gens le font. »
(Zora Neale Hurston)

Stéphanie LORÉ

Mariana Enriquez, Notre part de nuit, traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, éd. du sous-sol, 765 p., 25 €

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