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Marine Bachelot Nguyen : « Mes pièces sont sous-tendues par une vision assez claire politiquement »

Marine Bachelot Nguyen : « Mes pièces sont sous-tendues par une vision assez claire politiquement »
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L’association « Auteurs, Lecteurs & Théâtre » (ALT) est né d’un pari ambitieux, celui d’Annabelle Vaillant et Vincent Pavageau de donner le goût de la lecture et de l’échange autour de textes contemporains destinés à la scène, de la rencontre conviviale et informelle à l’échange libre, entre lecteurs et avec l’auteur. Chaque mois, vous retrouverez dans Profession Spectacle une interview de l’auteur « à venir » et la critique finale – fruit d’une collaboration collective.

Après Guillaume Cayet début janvier, place à Marine Bachelot Nguyen et à un texte qui n’a jamais été publié à ce jour, bien qu’écrit en 2015 : Tabaski.

Entretien.

Comment décrirais-tu Tabaski en quelques mots ?

C’est une tragédie documentaire sur le destin d’un jeune homme expulsé de France au Mali.

C’est une commande d’écriture de la part d’Alexandre Koutchevsky, peux-tu nous en dire plus sur ce qui t’a amené à l’écrire ?

Alexandre est un collègue de mon collectif Lumière d’août ; il est à l’impulsion de Tabaski et Parc des Expulsions. Alexandre a développé toute une théorie du théâtre-paysage. Son projet « Ciel dans la ville » mêle le théâtre et l’aéronautique, la géographie et l’histoire, et se compose de spectacles déambulatoires joués dans des zones aéroportuaires.

Il m’a proposé de travailler sur le centre de rétention administrative (C.R.A.) ouvert près de Saint-Jacques-de-la-Lande. Je suis allée sur le lieu et me suis documentée sur sa construction. J’ai découvert que ce C.R.A. est coincé entre les pistes de l’aéroport et un golf. Aéroport qui sert aussi bien à partir en vacances, en voyages d’affaires, mais aussi aux expulsions. Et juste à côté, tu as le golf… L’architecte qui a conçu ce centre est le même qui, dans les années 60, a construit des centres culturels en banlieue ! Se documenter permet souvent de trouver des matériaux qui vont déterminer la pièce à écrire. C’est ainsi qu’est né Parc des expulsions.

Aristide Tarnagda nous a ensuite invités à mener le projet en Afrique. Quand je suis arrivée pour la première fois à Bamako, c’était la fête de l’Aïd, Tabaski, pour laquelle on est allés choisir un mouton pour le faire sacrifier. Et j’ai rapidement rencontré Mamadou Keita de l’AME [Association Malienne des expulsés, NDLR], qui attendait le dernier avion d’Air France et nous a expliqué comment il procédait. Ces premières impressions sur le territoire d’Afrique de l’Ouest ont complètement nourri l’écriture de Tabaski.



Inscrivez-vous à la soirée « Emulsion », présentant le livre et l’auteur
ce lundi 29 janvier à Paris (entrée libre)



Quelle est l’odeur de ta pièce ?

Celle de la poussière rouge de Bamako dont parle Issa, le personnage principal. L’odeur du sang aussi, sur le tranchant du couteau.

Sa couleur ?

Rouge ! Et noir et blanc.

Son bruit ?

Celui du silence derrière le bruit. Dans Tabaski, il y a beaucoup de bruits, mais aussi la question de ce qu’on ne veut pas entendre…

Que penses-tu de la représentation médiatique du procédé de « renvoi à la frontière » ?

J’ai l’impression qu’on en parle, dans les médias, surtout du point de vue des gens qui vont être auxiliaires des situations… Je pense par exemple à la notice sur : « Comment peut-on s’opposer à une expulsion en tant que voyageur dans un avion ? » On entend parfois les récits de ceux qui s’opposent et réussissent à ce que l’avion ne décolle pas.

En revanche, on n’a pas le point de vue des concernés, puisqu’ils disparaissent dans leur pays d’origine. Ils n’ont pas accès à la parole médiatique ; leurs destins sont oubliés.

Ce qui est plus ou moins connu du grand public, c’est que ça coûte très cher de renvoyer quelqu’un, ou de le détenir en rétention. La machine à expulser coûte bien plus cher que maintenir les gens sur le territoire français, qui travaillent ici, payent des impôts et contribuent à l’opulence du pays.

Quelle est pour toi la place du personnage de théâtre ?

Dans mes textes, le personnage est souvent un type social – avec l’intérêt et les risques que cela comporte. Quand ton personnage est noir et sans-papiers, tu dois prendre garde à la caricature. Tu n’es pas en train de réinventer la poudre, mais tu cherches à faire entendre des vécus importants. Je flirte parfois avec la limite du stéréotype, en ayant des garde-fous, des endroits de finesse, d’ambiguïté et de complexité.

Le personnage est un support sensible : il permet une forme d’identification, d’empathie, d’incarnation d’une situation au monde, en tant qu’être de papier devenu de chair, et il a aussi une dimension sociale… Il doit y avoir des mots brechtiens pour dire ça, mais je les ai oubliés !

J’aime mes personnages, peu importe qui ils sont, et je pense qu’il faut les aimer pour qu’ils soient vivants. Dans ma pièce Le fils (Éditions Lansman), le personnage principal est une femme catholique pro Manif pour Tous, qui découvre l’homosexualité de son fils… Même si cette personne est loin de moi, je pense qu’il faut l’aimer et la comprendre. Ça ne veut pas dire l’excuser ou être complaisant, mais c’est une vieille règle aristotélicienne : « le héros tragique n’est ni bon ni mauvais ». Il ne s’agit pas d’inverser les victimes et les bourreaux ; mes pièces sont sous-tendues par une vision assez claire politiquement. Le but n’est pas de dire qu’il n’y a pas de rapport de domination ou d’oppression, bien au contraire : les rapports de force sont mis en exergue à travers les situations.

Peux-tu nous parler de la fonction représentative du théâtre ?

On a une responsabilité quand on représente le réel, quand on a pour fonction de condenser et d’interroger la réalité à travers le théâtre. Comment je représente des types sociaux ? Des personnages féminins ? Des personnages racisés ? Est-ce que je retombe moi-même dans les clichés, les structures mentales et sociales qu’on a toutes et tous ingérées ? Je ne prétends pas échapper à tous les stéréotypes… J’ai écrit des pièces féministes où, tiens, comme par hasard, à la fin je me rends compte à quel point les personnages féminins sont sensibles ou en colère, et ceux masculins sont drôles et ne pleurent pas !

Je pense qu’il faut connaître la responsabilité qu’on a en représentant, et s’interroger soi-même sur d’où l’on parle, sans pour autant tomber dans une autocensure. Quand tu inventes un personnage, tu prends un risque, et il faut être prêt à l’assumer.

Par exemple, il y a un type social qui apparaît dans plusieurs de mes pièces, c’est celui des féministes musulmanes, qu’elles portent le foulard ou non. Ces figures sont minoritaires, elles sont rarement entendues dans l’espace médiatique ou théâtral. Dans l’idéal, il faudrait que ce soit des féministes musulmanes qui écrivent ces pièces. Pour l’instant, je le fais, car j’en ai le désir, mais je me dis que ce serait plus fort et plus juste si c’était une concernée qui le faisait.



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Que recherches-tu en écrivant du théâtre ?

Je cherche à populariser des idées qui me parlent, à rendre sensibles les théories féministes, intersectionnelles, antiracistes, décoloniales… À toucher, émouvoir et stimuler le cœur, le ventre et l’intelligence des spectateurs. À partager des histoires et des fictions… À inventer une tribune politique sensible, émotionnelle, intime, collective. Le théâtre permet ça.

Avec l’écriture dramatique et la mise en scène, j’ai trouvé une forme qui permet que l’écriture soit opérante de manière directe, qu’elle s’incarne dans des sensibilités, dans des voix et dans des corps d’interprètes, qu’elle vienne toucher le public, qu’elle circule.

Quel est ton premier souvenir de théâtre ?

Je sèche, à part un vague souvenir à l’école maternelle où je devais être sur scène et me sentir très mal… J’ai commencé le théâtre quand j’avais 16 ans, avec une prof assez rigoureuse. Je me rappelle la découverte du travail intérieur comme extérieur, le travail mental et vocal, découvrir des parties de ton corps adolescent que tu avais oubliées, une forme de petite renaissance… La connaissance du corps et de soi, peu importe l’âge auquel on commence, un bon pédagogue fait découvrir cela dans le théâtre.

Puis je me suis retrouvée en regard, et j’ai senti que j’avais goût à voir les autres travailler, à sculpter une image, une sensibilité à cet endroit.

Une pièce qui t’a particulièrement marquée ?

Clairement, c’est Rwanda 94 (du Groupov, créé en mars 2000 au Théâtre de la Place à Liège, et en avril 2000 au Théâtre National de Bruxelles). Un spectacle fleuve de plus de 6h qui essayait de saisir, de déplier, d’expliquer le génocide au Rwanda. Un événement qui n’avait pas vraiment eu lieu médiatiquement, avec toute la part de responsabilité occidentale, française, belge, liée à l’histoire de la colonisation… C’est une pièce qui se veut être une « tentative de réparation symbolique pour les morts, à l’usage des vivants ». C’est aussi une pièce documentaire, très finement construite, un spectacle qui déplie toutes les facettes et les héritages des théâtres politiques. Formellement, dramaturgiquement, une grosse claque, un souvenir de spectatrice très fort.

Quels sont tes nouveaux projets d’écriture et/ou de mise en scène ?

Une pièce est entamée, elle s’appelle Akila – Le tissu d’Antigone ; c’est une transposition du mythe d’Antigone dans la France contemporaine post-attentats. La fiction a lieu après de nouveaux attentats à Paris : dans la cour d’un lycée, après le discours du proviseur, pendant la minute de silence, une jeune lycéenne se couvre les cheveux d’un foulard blanc. Ce geste stupéfait tout le monde, et on découvre qu’elle est la sœur d’un des terroristes. Elle va être la seule de la famille à vouloir rendre les honneurs funéraires à son frère et à essayer de comprendre ce qui s’est passé.

Tu es en train de l’écrire ?

Oui, le spectacle sortira d’ici deux ans. C’est un projet qui veut encore une fois embrasser des sujets brûlants : le terrorisme, les attentats, le foulard au lycée… Je pense qu’il faut que ces questions soient saisies par le théâtre.

J’ai aussi un autre projet, nommé Circulations Capitales, autour d’une résidence que je vais faire au Viêtnam à Saïgon avec deux camarades interprètes, Marina Keltchewsky et François-Xavier Phan. On va travailler autour des résonances des grands C (Colonialisme, Christianisme, Capitalisme et Communisme) dans nos histoires personnelles et nos mémoires familiales.

Que souhaites-tu pour l’année 2018 ?

Des luttes motivantes, régénérantes, des luttes qui fassent avancer l’égalité. Remporter des victoires et de l’empowerment, vivre des moments collectifs et sentir que ça bouge, que les choses avancent sur les fronts de l’antiracisme, du « décolonial », de l’égalité femme-homme, de l’égalité sociale et économique évidemment, et aussi des victoires écologiques, allez, on met tout !

Avant qu’ils ne découvrent la pièce, souhaites-tu partager quelques mots avec les futurs lecteurs ?

Qu’ils se plongent dans la pièce et se laissent guider ! Qu’ils s’amusent à chercher les résonances mythiques et christiques peut-être !…

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT & Vincent PAVAGEAU

Coordinateurs de ALT


 Photographie de Une – Marine Bachelot Ngyen (© DR)



 

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