Le 6 mai dernier, le Sirque a franchi une nouvelle étape dans son histoire : l’inauguration du nouveau chapiteau, le « Vaisseau », ancre le lieu dans de nouveaux rapports à la création et au cirque contemporains. L’occasion aussi, pour ce pôle national cirque, de revoir sa politique tarifaire et plus généralement sa politique culturelle publique.

Rencontre avec l’auteur, jongleur et metteur scène Martin Palisse qui dirige le Sirque, l’un des treize pôles nationaux cirque, à Nexon (Nouvelle-Aquitaine), depuis 2014.

Quelle vision défendez-vous pour le Sirque ?

Je tente de diriger le lieu avec le même investissement et la même velléité que pour la création d’un spectacle : que ce soit une belle aventure pour l’équipe qui bâtit et réalise le projet ! J’y trouve d’ailleurs un plaisir équivalent. Aujourd’hui, je ne peux pas dire que je préfère créer des spectacles ou être directeur du lieu ; les deux sont un équivalent et forment un équilibre. J’espère apporter au Sirque la vitalité artistique actuelle, en faire un lieu où il y a un échange entre les arts, notamment entre la musique et le cirque, entre tous les musiciens qu’on invite et les circassiens. L’aventure qu’on a commencé à écrire a déjà permis de belles rencontres ; celles-ci ont donné des spectacles qui, sans elles, n’auraient pas eu lieu. J’espère ainsi faire du Sirque un lieu à la fois à la pointe et très ouvert, où il fait bon venir alors que nous ne disposons pas des atouts d’une grande métropole, ni même d’une ville. Je souhaite parvenir à une telle exigence, car on assimile trop souvent la campagne à des espaces reculés où il n’y aurait ni art ni culture… Ce n’est pas vrai.

Quels sont les avantages de la situation géographique, en l’occurrence rurale, du Sirque ?

L’espace ! C’est la chance du monde rural. Il n’y a pas une grande densité de population, de construction ; cet espace-là est propice à être envahi. Le travail de l’art, quels que soit la discipline, le genre et la technique, est un travail du temps et de l’espace. Ici, justement, il y en a. Il y a aussi une différence de politiques culturelles : quand on travaille dans les grandes villes, on rencontre des hommes et des femmes politiques qui ont de l’importance, qui sont très velléitaires par moments ; les rapports à la campagne sont souvent plus d’égal à égal, ce qui permet au directeur artistique d’avoir une plus grande liberté, me semble-t-il. Certains confrères ou consœurs pourraient envier cette liberté, alors qu’ils dirigent des lieux dotés de moyens plus considérables que les nôtres.

Que signifie pour vous l’arrivée du nouveau chapiteau ?

C’est l’arrivée d’un nouvel outil de travail, clairement adapté à la création contemporaine. L’ancien chapiteau, qui datait de vingt ans, devenait obsolète à tous points de vue : l’espace, sa forme, son équipement ou son confort, autant pour les artistes que les publics. La jauge du nouveau chapiteau a par exemple été conçue en fonction du nombre d’habitants vivant sur le territoire. Avec un plateau frontal, on a abandonné le cercle pour cette frontalité. C’était nécessaire. La majeure partie des artistes de cirque se projettent sur scène, dans le rectangle ; ceux qui se projettent dans le cercle le font avec leurs propres outils et viennent avec leur propre chapiteau. Cette mise à jour relance le projet du Sirque, et tout ce qui se déroulera avec le public et les artistes, pour de nombreuses années. Ce projet, qui a quarante ans d’existence, vient peut-être de doubler son temps de vie. On ne construit pas des piscines pour ne pas se baigner dedans ! Je ne crois pas qu’on construise des salles de spectacle pour ne pas s’y rendre, à part en temps de crise sanitaire bien sûr…

En parlant de la crise, a-t-elle eu un impact particulier sur vous ?

La période a été compliquée pour tous les acteurs du monde des arts et de la culture, bien au-delà du seul spectacle vivant. Néanmoins, l’impact a été moins fort ici, pour deux raisons : nous vivons sur un territoire rural, de sorte que les habitudes ne se sont probablement pas transformées de la même manière que dans les grandes villes, où la densité de population est évidemment plus importante. Par ailleurs, avec le démontage de l’ancien chapiteau et la construction du vaisseau, l’année que l’on vient de passer était un peu en dentelle. On n’avait pas de lieu, donc on savait déjà que ça allait être une année bancale. Mais nous avons tout de même eu cette chance de vivre l’avancée d’un projet, conclue par une heureuse concordance des temps : le chapiteau vient d’être terminé au moment où les événements peuvent recommencer.

Comment envisagez-vous l’été dans ce nouveau lieu ?

Nous sommes très excités à l’idée de rouvrir ! Nous avons totalement repensé notre façon de travailler : invitation des spectateurs, temporalité, périodicité… Notre nouvelle programmation affirme davantage une dimension musicale, en parallèle de celle circassienne ; on ouvre par ailleurs une brèche en matière d’art visuel en s’appuyant sur l’école des beaux-arts, afin de soutenir la jeunesse. Nous disposerons également pour la première fois d’un bar et d’un restaurant permanents, accueillant les spectateurs avant et après les spectacles.

On a aussi revu la politique tarifaire, pour faire face à la crise sociale qui s’annonce. Nous avons construit une programmation avec des spectacles payants et d’autres que nous offrons intégralement au public. Cette question de la « gratuité » – qui n’est en réalité pas de la gratuité, puisque nous payons ces représentations – fait débat dans le monde du spectacle vivant : l’art doit-il être en accès libre ? Au lieu d’une réponse binaire, nous avons décidé de panacher la réponse. Nous l’offrons parce que je considère que nous sommes les tenants d’une politique publique pour la culture, entièrement financée par l’argent publique, c’est-à-dire par les impôts et autres systèmes de collecte. Les tutelles nous ont beaucoup pressés ces dernières années pour qu’on développe nos ressources propres, notamment la billetterie. C’est contradictoire ! On voit à quel point c’est une logique économique libérale, voire ultra-libérale qui vise à rendre les politiques publiques rentables. Aujourd’hui, on doit y mettre un frein. Je tente de l’expliquer à nos tutelles : pour certains spectacles, il n’y a pas de billetterie car on l’offre au public ; vous nous payez pour ça, vous financez une politique publique. C’est comme l’accès au soin… Celui qui n’a pas les moyens sera quand même opéré de la hanche. C’est le collectivisme qui finance ; on fait partie de ce système en matière d’art et de culture. Il faut aujourd’hui le rappeler. Il est de notre responsabilité de tenter de contrecarrer les effets de la crise. Il est important de conserver dans notre programme des propositions qui sont adressées à un public empêché économiquement. Ce ne sont pas des propositions moins bonnes artistiquement ; au contraire, elles sont avant-gardistes et extrêmement pointues. Des spectacles seront ainsi offerts tout au long de l’été et tous les concerts et l’exposition en arts visuels seront en accès libre.

Est-ce votre manière singulière de répondre à l’exigence des droits culturels ?

Je ne connais pas suffisamment la notion des droits culturels. Je crois pour ma part qu’il y a un droit : l’accès aux choses pour tout un chacun, qu’on vienne d’une famille pauvre, de classe moyenne ou riche. Un milliardaire doit continuer à être soigné au même endroit qu’une personne au RSA. C’est ce qui fait société, qu’on vit encore ensemble. Je crois à une politique artistique et culturelle qui permette à nos maisons, théâtres, cirques, lieux de danse, opéras, scènes actuelles de rester des lieux où l’élite sociale et les personnes en difficulté sociale vont et contemplent la même œuvre.

Propos recueillis par Vincent PAVAGEAU

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Crédits photographiques : Philippe Laurençon