Découvrir et redécouvrir Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès… La mise en scène dépouillée qu’en donne Charles Berling, prenant place sur un carré blanc, donne bien à voir l’âpreté de la rencontre qui prend place dans cette solitude. Elle sert ainsi fidèlement la puissance tragique de ce grand texte, dont la langue élégante et classique sait aussi être tranchante.

Dans la solitude des champs de coton, c’est l’histoire d’une rencontre entre un dealer et un client, qui se défend d’être son client. Une rencontre de deux solitudes. La rencontre de chacun d’eux avec sa propre solitude car si le texte se présente comme un dialogue, il apparaît aussi comme une succession de monologues. La rencontre aussi avec le trouble et la douleur de son identité, avec l’énigme qu’il est pour lui-même : une somme d’agressivité et de compassion, de souffrances et de joies, de pulsions de vie et de pulsions de mort, le désir pouvant servir les unes ou les autres. Une somme de fatalité et de liberté.

Une rencontre entre chien et loup

Entre chien et loup cette rencontre. Parce qu’elle a lieu à l’heure la plus sombre du crépuscule, à l’heure où l’on ne peut plus distinguer le chien du loup (c’est l’origine de l’expression), à l’heure aussi où l’on ne peut plus distinguer la ville de la campagne, la rue du champ, la cité populeuse du désert : « Nous ne sommes pas, vous et moi, perdus seuls au milieu des champs » veut espérer le client qui sent peser sur lui la menace du dealer lorsque celui-ci exige de lui « le dédit à payer » pour avoir rompu la promesse d’acheter.

Le crépuscule, cette heure spectrale que la mise en scène installe par une introduction obscure rehaussée par une longue note continue, dont émerge très lentement le visage du dealer, donnent à la rencontre un caractère stellaire et métaphysique : c’est le choc de deux planètes et il y a une fatalité dans ce choc, quelque chose d’inévitable auquel deux personnages ne peuvent échapper. S’il y a un vendeur il doit y avoir un client, s’il y a un désir il doit y avoir un épanchement. Ou sinon c’est la mort.

Entre chien et loup cette rencontre parce qu’elle met en présence un dealer qui a tous les attributs du second et un client qui a toutes les caractéristiques du premier. Mata Gabin donne au dealer la densité d’une présence physique imposante, ponctuée de gestes vifs et nets, géométriques parfois, qui donnent à son corps quelque chose d’archaïque et de tribal mais d’assuré, de fascinant, de maîtrisé et sûr. Tel un danseur qui sait occuper l’espace et s’en servir.

Le fait d’avoir choisi une femme pour incarner le dealer, alors que le texte en fait plutôt un personnage masculin, renforce le rapport de séduction affleurant à certains moments entre ce dernier et le client, ce rapport n’étant que sous-jacent dans le texte. Mais hormis l’intermède dansé, absent du texte et qui ne sert ni celui-ci ni sa mise en scène, ce choix est convaincant : en tenue paramilitaire (rangers, pantalon treillis camouflage et veste à capuche recouvrant une veste dotée également d’une capuche), Mata Gabin campe un dealer inquiétant et fascinant, comme il en va du loup, un dealer dont la figure et le corps sortent lentement de la nuit, comme une menace indéterminée et pourtant de plus en plus tangible.

Charles Berling incarne quant à lui un client vêtu d’un costume trop grand pour lui, élimé et fatigué, probablement acquis dans une friperie. Et, signe de clochardisation manifesté de façon très juste, il porte ce costume avec des baskets. On devine le cadre ou l’employé de bureau déclassé, peureux et désespéré, que le désespoir et la peur rendent volubile et parfois agressif. Ce client à la dérive, ce chien errant, à la marche mal assurée, voit son errance et sa perdition rehaussées par la maîtrise de l’espace dont fait preuve le dealer. Ce client, on le sent près de l’échéance, près du terme, c’est-à-dire près de la mort et du remboursement. Et l’on peut penser que le dealer qu’il rencontre n’est autre que Charon réclamant son obole.

Mécanique et loi du désir

Au centre du texte de B.-M. Koltès, à l’origine de la rencontre entre le dealer et le client, se trouvent la mécanique du désir, ses ressorts cachés, la façon dont il s’exprime et se dissimule. Il y a une fatalité du désir qui s’impose à l’homme et lui imprime son mouvement et son comportement. Cette force qui vient d’en haut, ou d’en bas, du ventre, attire l’homme à lui et le contraint à lui obéir. Le dealer doit satisfaire le désir qui passe et, dit-il, « c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse ». Quant au désir de l’acheteur, il est « la plus mélancolique chose qui soit… un petit secret qui ne demande qu’à être percé ».

Mais on ne sait finalement si cette loi du désir, aussi impérieuse que la loi de la gravitation, conduit à la vie ou à la mort : on penche pour la seconde au vu de l’issue de la rencontre (« Alors, quelle arme ? » dit le client au dealer). Mais l’incertitude demeure. Et on ne sait pas non plus si le désir est chose que l’on doit toujours satisfaire ou qu’il faut savoir réprimer pour être libre. Le texte, tout en analysant finement l’expression du désir, autorise diverses interprétations : cette ouverture fait sa fécondité.

Ambivalence et réversibilité

Cette ouverture, qui se manifeste par l’ambivalence et la réversibilité des personnages, fait aussi sa vérité. Le dealer est ainsi, tour à tour, prédateur et menaçant (« nous savons tous deux qui est la botte et qui, le papier gras »), compatissant (« j’ai senti en vous le froid de la mort… C’est pourquoi je vous ai tendu ma veste pour couvrir vos épaules »), amical (« je vous propose… de me regarder avec amitié ») et même implorant, suppliant : « ne me refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire… dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d’une prison, ou dans la solitude d’un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit. »

Quant au client, il est perdu face au dealer et face à son désir : « je souffre, ignorant de ma fatalité… Un désir comme du sang à vos pieds a coulé hors de moi, un désir que je connais pas et ne reconnais pas. » Démuni devant l’irruption d’un désir qui manifeste peut-être qu’il est toujours en vie, il est aussi, parfois, arrogant, supérieur et agressif. Car il dit venir d’en haut, d’une lumière en haut d’un immeuble, ce que matérialise bien la mise en scène par une haute lumière projetée et en le faisant arriver vers la scène et le dealer, l’homme des bas-fonds, depuis le haut de la salle. Agressif et méprisant, il a refusé la veste que lui a tendue le dealer et envoyé vers lui un crachat (la mise en scène le dirige contre la veste).

Et peut-être l’offre de cet habit, c’est-à-dire l’offre de ce que le dealer a de plus sacré (« L’habit d’un homme c’est, mieux que lui-même, ce qu’il a de plus sacré : lui-même qui ne souffre pas »), livre-t-elle une des clés du texte : en lui offrant son habit, c’est de tout son être, de toute sa vie, que le dealer veut faire don au client. Il y a là un partage et un échange possibles, une voie fraternelle praticable par laquelle l’on s’affranchit de la fatalité qui veut que le dealer soit toujours dealer et le client toujours client, par laquelle l’on pourrait aimer et être libre.

Frédéric DIEU
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Spectacle : Dans la solitude des champs de coton

Spectacle vu au théâtre 14 (Paris), le samedi 12 juin 2021.

Durée : 1h15
Public : à partir de 15 ans
Création : Théâtre national de Strasbourg, le 1er octobre 2016

Texte : Bernard-Marie Koltès
Mise en scène : Charles Berling
Avec Mata Gabin et Charles Berling

Collaborateur artistique : Alain Fromager
Décor : Massimo Troncanetti
Lumières : Marco Giusti
Son : Sylvain Jacques
Assistante à la mise en scène : Roxana Carrara
Regard chorégraphique : Frank Micheletti

Tournée
Du 11 au 26 juin 2021 : Théâtre 14 (mardi, mercredi et vendredi à 20h, jeudi à 19h, samedi à 16h)

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Crédits photographiques : Nicolas Martinez / scène nationale de Châteauvallon