Chronique des confins (3)

Bruno Lafourcade

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Ce matin, deuxième jour du confinement, Arielle lit du Montherlant et moi Télé-Loisirs – qui m’apprend que « la culture sera terriblement impactée par l’épidémie de coronavirus » : le tournage d’Un si grand soleil est interrompu et l’édition du nouveau livre de Virginie Grimaldi repoussée.

« C’est la princesse de Monaco ? »

Je regarde Arielle avec ce mélange d’effroi mêlé d’apitoiement qui ajouté à ma bonhommie n’est pas sans me donner le charme troublant d’Émile Louis.

« Ma pauvre… Si tu t’intéressais à la vraie littérature, tu saurais que Mlle Grimaldi, loin d’être l’épouse du prince souverain Albert II, est la roturière qui a écrit Le premier jour du reste de ma vie, Le parfum du bonheur est plus fort sous la pluie, Il est grand temps de rallumer les étoiles, et Quand nos souvenirs viendront danser… Elle s’apprêtait à publier Et que ne durent que nos moments doux, mais sa parution a été différée. “Je le tourne dans ma tête depuis des jours, explique la malheureuse dans Télé-Loisirs, je sais que l’on a besoin de distractions, mais le bilan humain qui nous attend me préoccupe plus que tout le reste.” Voilà, et toi, au lieu d’occuper ton confinement avec du livre authentique, positif et impactant, tu le passes avec du bouquin pédocriminel misogyne et bourgeois…

― Alors, on ne peut même plus enculer un petit Arabe sans se faire traiter de bourgeois, maintenant ! »

Pendant ce temps, Télé-Loisirs regrette un « autre coup dur pour la culture » : « l’Eurovision est annulé ».

« Ah ! dommage, me dit Arielle. Après les cyborgs de 2018 et le travesti de 2019, j’étais curieuse de savoir le monstre de foire qu’ils avaient trouvé…

― Tu as raté Tom Leeb, le fils de Michel Leeb. Mais je suppose que tu ne connais pas non plus l’auteur-interprète de “L’Africain”…

― Calomnie ! J’adore ce sketch ! “C’est pas mes lunettes, c’est mes nawouines !” »

Dans le monde d’Arielle, dont il n’était pas prévu qu’il survivrait au nouveau siècle, inutile de dire que blackface et whitewashing n’ont pas leur place.

« Il faisait aussi très bien le Chinois… “Si lo sien aboie, c’est qu’il n’est pos bian cuit”.

― Ce n’est pas être puriste que de trouver à ton formosan un accent saharien…

― Et ta sœur, elle bat le berbère ? Ah ! Je te rappelle que tu dois aller à la pharmacie. N’oublie pas ton laissez-passer… »

L’expression administrative est exactement « attestation de déplacement dérogatoire ». Laurent m’avait dit que c’était une « attestation sur l’honneur ». Je trouvais un peu ridicule de jurer sur l’honneur que j’allais acheter un antihémorroïdaire, mais finalement il s’agit seulement de certifier.

« Il n’y a plus d’encre dans l’imprimante…

― Va acheter une cartouche…

― Pour ça aussi j’ai besoin d’une attestation.

― Intéressant… Tu dois aller à Copynet imprimer l’attestation dont tu as besoin pour aller acheter une cartouche dont tu as besoin pour aller imprimer des attestations… Fais-toi arrêter par les gendarmes : je suis curieuse de savoir comment ils vont résoudre ce double bind. »

C’était le premier paradoxe du confinement. Le deuxième est la petite foule que j’ai trouvée dans le village ordinairement désert, exactement à la pharmacie et à l’épicerie Chez Françoise, qui fait bureau de tabac, primeur, kiosquier, distributeur de billets et bureau de poste – puisque celui du village vient de fermer.

Il n’y a pas de bourgade où ne ferment une Poste, une classe, une maternité, une trésorerie. Avec les augmentations du carburant et du fioul domestique, on a rendu plus étroite la vie villageoise. C’est ce que les Gilets-Jaunes canal historique, ceux des ronds-points et des palettes, paysans endettés, infirmières divorcées et magasiniers au smic, avaient confusément compris : les Hors-Sols ont engagé contre eux une lutte à mort. Et c’est d’une main qui n’a pas tremblé que les petits Thiers les ont fait éborgner, et ce sont les yeux secs que les cadres du tertiaire à trottinette citoyenne, habituellement bouleversés par la disparition des ortolans, les ont regardés se faire mutiler.

« Françoise, tu n’aurais pas une attestation ?

― Deux, même, si tu veux. »

J’achète quelques provisions, une cartouche de cigarettes, trois litres de vodka, et je rentre en coupant par le champ du voisin. Des poulets grattent le sol comme des taureaux, indifférents à deux autres qui se dressent et se défient en sautillant comme des boxeurs. Certains volent et se posent sur la clôture, où ils attendent, stylites aux jambes pliées sous les ailes. Soudain, un poulet trouve un ver, et court, poursuivi par des écornifleurs qui lui piquent le dos. Passe alors un geai dont le cri précipite tout le monde sous la haie de lauriers.

Arielle est au téléphone, riant de bon cœur. Elle met la conversation sur haut-parleur :

« … ji vis appelle pour lis diponses d’inirgie. Isciki vis êtes au courant que grôce au governemont… Mais vis riez pourquoi ?

― Pouvez-vous répéter votre nom, Monsieur ?

― Ji suis Missieur Christiphe Lombert ! C’est quoi qui fit rire, Midime ? »

Midime est décidément impossible…

Je rejoins mon bureau, où, après une vodka orange, j’allume une cigarette et le téléviseur : c’est l’heure des Marseillais contre le reste du monde. Pourquoi ne prend-on pas au sérieux la télé-réalité (et Télé-Loisirs, Virginie Grimaldi, l’Eurovision), qui expose si parfaitement depuis deux décennies l’ensauvagement ? Je le comprends d’autant moins que nous connaissons aujourd’hui la survie et le confinement, et que ces émissions ne sont anticipatrices que parce qu’elles sont toutes fondées sur la survie et le confinement. Ainsi, la blédardisation comportementale, embryonnaire dans Loft Story, il y a vingt ans, éclate à présent dans Les Marseillais.

« Moi, j’ai toujours été honnête avec Mamadou, frère ! Et de un ici j’ai aucune target, et de deux c’est trop clair comme c’est lui qui cherche trop à mamadouer ! La vie de ma mère sur le coran comme j’ui ai trop mis des gros stop dans sa face ! C’est comme si comme quoi comme on rigole na-na-na ça y est ch’uis sa meuf ? Mais comment je lole trop ! Ok, il a envie de player avec moi, frère ? On va player ! Clairement, je vais envoyer du lourd, ça va lui faire trop fermer sa bouche ! »

Je prends des notes sur l’épisode d’aujourd’hui :

« Camille a “nexté Mamadou qui l’a fait carotte malgré qu’il soye tout petit avec son mètre moins vingt”. »

La télé-réalité montre ce qui va advenir parce qu’elle isole des individus dont le comportement sera bientôt majoritaire. Or, précisément, nous qui sommes aujourd’hui isolés, confinés, nous devenons la télé-réalité de ce qui nous attend : les bars sont fermés, les femmes portent des masques, on ne se touche plus, les rues sont vides, les racailles continuent de faire la loi, la ruine s’approche – il ne manque que le muezzin.

Je zappe, glissant sur Alain Duhamel, oléagineux centriste à foulard bouffant ; sur Corinne Masiero, Lidl des jeunes ; enfin sur Michel Cymes, ancien médecin devenu consultant macroniste (« Avec Buzyn, Macron a nommé l’un des meilleurs ministres de la Santé qu’on ait eu ») et ubiquiste : l’effet de la propagation de ce virus, c’est d’abord la propagation de Michel Cymes.

Après le déjeuner, je reçois un message de Patrick W., qui me demande pour sa revue un texte sur Limonov. J’ai lu de cet ancien de L’Idiot la moitié de ce qu’il a publié en français, qui ne représente qu’un tiers de ce qu’il a publié en russe. Je propose donc à Patrick d’écrire plutôt sur l’influence que la légende de Limonov a eu sur quelques auteurs de ma génération. Il y a la masse des écrivains sauveurs de planète et de migrants, qui se battent contre la souffrance des ortolans, la fonte des glaciers et les Eldorado de la Méduse, et sont obligés d’épicer leur littérature-quinoa sans gluten avec du souchien fasciste ; et la petite troupe des écrivains violents et polluants, dont faisait partie Limonov – je payerai volontiers ma dette.

Voilà, il ne me reste plus qu’à éteindre le téléviseur, et à me remettre à mon roman ; ou à faire la sieste.

Bruno LAFOURCADE

Auteur
Dernier livre publié : Une jeunesse les dents serrées (Éd. Pierre-Guillaume de Roux)

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