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“Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge” : splendeurs et misères de la célébrité

“Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge” :  splendeurs et misères de la célébrité
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Fruit d’une amitié artistique entre Arthur H et Wajdi Mouawad, ce spectacle donne à voir les coulisses du succès et ses interférences avec l’acte de créer. Malgré une belle distribution, un texte plein d’éclats et des moments suspendus, le plateau ne prend pas feu.

La rencontre d’Arthur H et de Wajdi Mouawad s’est faite en plusieurs couplets, entre Chartres, Rouen, Blois, Paris et la forêt amazonienne… Leur refrain pourrait être une question : « Que reste-t-il de nos années rock ? » Les deux poètes nés sur les braises de Mai 68 interrogent la place de l’artiste aujourd’hui, une place qui peut se retrouver sous l’ombre du succès, du marché et d’autres renoncements. C’est un des intérêts de cette pièce de donner à voir, sans complaisance et avec tendresse, les affres de l’artiste ayant renoncé, plus ou moins volontairement, à ses intuitions et engagements des débuts.

Avant tout, un titre. Il suffit de voir les pressés dans le métro s’arrêter devant l’affiche du spectacle pour tout lire jusqu’au dernier mot. Ce titre est un défi aux heures de pointe et une provocation à nos vies chronométrées. Le propre du théâtre en fait. L’énigme qui plane au-dessus de ce frontispice de lettres annonce la tragédie et la comédie : la tragédie de l’industrie musicale, la comédie du succès et de ses parangons.

Haie d’honneur et gueule de bois

Alice est un quinqua rock star, ancien punk. Les médias et les réseaux sociaux lui font la haie d’honneur. Il est aimé du grand public. Peu à peu, il s’est fondu dans le moule. Le chanteur populaire en souffre jusqu’au plus profond de sa chair. Il décide alors un canular électrochoc : faire croire qu’il est mort pour réveiller les vivants et se réveiller lui-même. On pense vite au héros éponyme du roman de Virginie Despentes, Vernon Subutex, dans lequel l’esprit rock se réveille dans une époque conformiste et grise. Cette génération aurait-t-elle la gueule de bois des lendemains d’une contre-culture ayant connu un âge d’or à la fin du siècle précédent ?

Le lever de rideau nous plonge instantanément dans l’envers d’un concert. On devine en fond de scène une de ces arènes remplies de dizaines de milliers de fidèles. De dos, un groupe qui termine son set. Un rideau opaque sépare cette scène des coulisses se retrouvant au premier plan. Cette ruse scénographique apporte l’une des plus belles images du spectacle. Le malaise du groupe y tranche avec les applaudissements et l’ultime rappel de l’autre côté du rideau… Illusion de la tribu familiale qu’on projette sur ce petit nombre d’élus qui côtoie le nirvana de l’industrie musicale. La foule n’est qu’un mirage qui se nourrit de mirage. Et la célébrité y est présentée comme une centrifugeuse qui fait le vide autour d’elle.

Un banal hors-norme

La présence sur scène d’Arthur H vient donner une résonance particulière. Avec trois Victoires de la musique et des centaines de milliers de disques vendus, le pianiste-chanteur, fils de Jacques Higelin, pourrait être un double d’Alice. On se souciera peu de savoir si la réalité se confond avec la fiction. Une star joue une star ; on se projette d’autant mieux dans les situations. Mais le jeu est comme emprunté et parfois caricatural. Une impression de cliché se faufile ci et là. Peut-être parce que cet univers est lui-même souvent un cliché.

Il reste que Marie-Josée Bastien et son accent québécois viennent colorer le plateau. La fan de base qu’elle campe rayonne de générosité et d’humour. Son attention aux autres prend progressivement le pas sur le ridicule de la groupie. Sara Llorca, elle, se fait ambassadrice d’un tragique qui donne une belle profondeur. Et il y a bien sûr cette voix, chaude et sensuelle, d’Arthur H.

Si la photographie tout en contraste de cette comédie humaine est réjouissante, le choix des créations musicales peine à donner de l’éclat. Les chansons d’Arthur H et la musique de Pascal Humbert n’habitent pas pleinement le spectacle. Il faut dire que l’attente en la matière pouvait être forte, à regarder l’affiche.

Il y a enfin le texte de Wajdi Mouawad. C’est LA colonne vertébrale du spectacle. Tendre, cinglant, lucide, drôle, actuel, poétique, philosophique… Les mots nous happent dans un banal hors-norme. Quel plaisir de sentir le texte nous peupler après le spectacle : « Les chansons ne changent plus le monde » ; « Ce n’était pas un concert, c’était le savoir-faire d’une industrie » ; « Tu as gagné ceux que tu méprises, tu as perdu ceux qui te respectaient » ; « On entre dans la poésie par effraction » ; « J’ai le cœur qui bat au rythme de ce qui me manque » ; « La bonté est invisible » ; « On est les Jean Moulin de la contre-culture » ; « La mort, ça vous nique une vie » ; « Pourquoi on écoute des chansons sinon pour nous ramener à la vie ? »…

Emmanuel GAGNEROT



SPECTACLE : Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge

Création : 2019
Durée : 3h30, avec un entracte
Public : à partir de 14 ans

Texte et mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec : Marie‑Josée Bastien ou Linda Laplante, Gilles David de la Comédie-Française, Arthur Higelin, Pascal Humbert, Isabelle Lafon, Jocelyn Lagarrigue, Patrick Le Mauff, Sara Llorca
Chansons originales : Arthur H
Musique originale : Pascal Humbert
Assistanat à la mise en scène : Valérie Nègre
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Conseil artistique : François Ismert
Son : Michel Maurer et Bernard Vallèry
Scénographie : Emmanuel Clolus
Lumières : Éric Champoux
Costumes : Emmanuelle Thomas assistée d’Isabelle Flosi
Maquillage, coiffure : Cécile Kretschmar assistée de Juliette Bailly et Judith Scotto
Couturière :  Anne-Emmanuelle Pradier
Accessoires : Éric Blanchard
Suivi du texte :  Marie Demesy
Coach :  Cyril Anrep

Crédits photographiques : Simon Gosselin 



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 16 novembre 2019 à la Colline (Paris).

– Jusqu’au 29 décembre 2019 : théâtre de la Colline à Paris

Mort prématurée d’un chanteur populaire dans la force de l’âge Simon Gosselin

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