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“Apocalypse Bébé” : l’inconsistant charisme de Virginie Despentes mis en scène par Selma Alaoui

“Apocalypse Bébé” : l’inconsistant charisme de Virginie Despentes mis en scène par Selma Alaoui
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Selma Alaoui et le collectif Mariedl adaptent et interprètent Apocalypse Bébé, célèbre roman de Virginie Despentes. Cette proposition artistique et scénique sauve un peu ce texte désespérément inconsistant, sans pour autant parvenir à lui donner du sens.

Virginie Despentes a obtenu avec Apocalypse Bébé, publié chez Grasset en 2010, le succès que l’on sait : les prix Trop Virili et Renaudot. Faute d’avoir lu le roman, nous découvrons le texte avec l’adaptation qu’en fait Selma Alaoui et sa troupe.

La forme est celle d’une enquête policière, initiée après la disparition d’une jeune adolescente, Valentine Galtan, que sa grand-mère faisait pourtant surveiller. Fugue ? Enlèvement ? Mandatée pour la retrouver, Lucie Toledo, jeune détective peu expérimentée et coincée, s’adjoint les services de la Hyène, enquêtrice aux méthodes hétérodoxes.

Personnages inconsistants, comédiens à la rescousse

Les vignettes et les personnages s’enchaînent, sous la houlette des deux femmes. Il n’est rien qui échappe à la caricature, ni les situations, ni les figures croisées, ni les dialogues. La grand-mère de Valentine, son père et sa belle-mère, sa mère, les jeunes garçons qu’elle fréquente, la cynique religieuse barcelonaise… Tout n’est que triste singerie, sans beauté ni lueur d’humanité. Ce n’est certes pas un défaut pour qui s’amuserait à croquer les dérives d’une époque avec finesse et humour, mais la pochade est esquissée à gros traits bien épais, tandis qu’il n’est d’ironie qu’à l’encontre de toute forme d’humanité – Virginie Despentes se prenant in fine au sérieux.

Rien ni personne sans une satire rigide et stéréotypée, à l’exception de Valentine, jeune fille fragile qui accumule expériences humaines et – surtout – sexuelles pour acquérir un savoir-faire. Eline Schumacher interprète avec beaucoup de talent cette adolescente sans repères, qui cherche l’altérité, le regard bienveillant et un sens – « Pourquoi ? » – qu’aucun adulte ne se révèle capable de lui donner – à l’exception de celui qui aboutit à l’impasse mortelle.

Il faut d’ailleurs reconnaître plus généralement aux comédiens et aux comédiennes d’être tout à fait adaptés dans les rôles étriqués conçus par la romancière ; ils s’y glissent non sans finesse ni variation : Mélanie Zucconi joue l’inconsistante et médiocre Lucie, à la voix mal placée et aux réactions parfois incompréhensibles, qui ne trouve aucune grâce dans la vision de Virginie Despentes sauf quand elle devient lesbienne. Achille Ridolfi enchaîne les rôles du père ou du transsexuel avec aisance, même si les vignettes demeurent extérieures et superficielles. Aymeric Trionfo sait parfaitement passer du cousin maghrébin au chanteur d’extrême-droite, tandis que Maude Fillon et Nathalie Mellinger multiplient avec crédibilité de nombreux personnages secondaires féminins.

La Hyène : une transgression éculée

La mise en scène de Selma Alaoui porte incontestablement chacun des personnages, servie par la riche scénographie de Marie Szersnovicz et par de nombreux dispositifs visuels et sonores, aussi intelligents que variés : les espaces se créent et se transforment avec une astucieuse fluidité, nous conduisant progressivement dans les tréfonds de l’ambiance voulue, propre au roman noir, policier.

Souligner ainsi positivement le jeu des acteurs et la mise en scène est une forme de justice qui intervient en miroir de la vacuité du propos. Il est encore un personnage, central, dont nous n’avons pas vraiment parlé : la Hyène, interprétée avec exactitude par Ingrid Heiderscheidt. Pourquoi « exactitude » ? Parce qu’il s’agit sans l’ombre d’un doute du rôle le plus maigre, le plus rétréci, à la limite du sectarisme extrême. Il n’y a guère de nuances dans ce personnage, et celles qui affleurent sont poussées aussi loin que possible par Ingrid Heiderscheidt.

Elle nous est présentée comme un personnage charismatique, qui bouleverse chacune des personnes qu’elle croise. Mais de charisme il n’y a que la crudité de son langage et sa capacité à coller une mandale ou à mettre une main aux fesses. Elle dégage une sensation de puissance du fait de son apparence urbaine, voire junkie, alors que chaque mot qu’elle dégueule tombe immanquablement à ses pieds, sans force ni portée. Sa transgression est tellement propre à notre temps, si éculée qu’elle ne choque pas, sauf à n’avoir rien vu ni lu depuis un siècle !

Qui veut de la violence sans facilité, qui souhaite une véhémence qui se déploie à la fois dans la fureur la plus ardente et la force la plus cristalline, devrait se garder d’Apocalypse Bébé et se confronter à l’impétuosité qui est quête d’esprit, vertige du discernement. Il existe tant d’œuvres qui embrassent l’ivresse et le gouffre, le tourbillon, le malaise et la vie, d’Antonin Artaud et Francis Giauque à la “Beat Generation”.

Rêve d’une adolescente cocaïnée en attente d’un réveil

Si Apocalypse Bébé possède une indéniable irascibilité propre, elle prend malheureusement la forme d’un rêve, celui d’une adolescente bourrée, ou plutôt cocaïnée, qui a l’impression de prononcer des phrases puissantes et définitives, qui voit toutes les portes s’ouvrir devant elle par sa toute-puissance, qui domine finalement tout et tout le monde de son jugement impitoyable et absolu… Au réveil, normalement, elle devrait dessaouler et se rendre compte qu’elle a surtout dit des inepties.

Ce n’est pas le cas de la Hyène que Virginie Despentes maintient dans un état mythologique, malgré l’accumulation de généralités qui sortent de nulle part et prêtent à sourire sans le tranchant que nous sommes censés leur prêter. L’écrivaine a décidé qu’elle était charismatique ; la metteure en scène a décidé de la croire et de s’inscrire dans ce prolongement ; la comédienne a décidé d’agir de même. S’il suffit d’être rockeuse et de rouler des mécaniques à l’image d’un homme pour être affublée de charisme, soit. Drôle et triste de féminisme. Elfriede Jelinek a montré qu’on pouvait aller bien plus loin dans cette direction.

À voir et écouter la pièce, nous nous disons qu’il y a tout de même une cohérence. Si le charisme admis de tous se réduit à la crudité trompeuse et frivole, nous ne pouvons que comprendre le geste final et pourtant inadmissible de Valentine (curieusement ou lâchement attribué à l’influence d’une religieuse manipulatrice, quand ce genre d’actes relève des islamistes ou des nationalistes identitaires), antidote terrible au néant de ce monde, de ce théâtre. Il y aurait bien une solution alternative : aller voir d’autres pièces, aussi bien interprétées que celles-ci, mais qui nourrissent d’humanisme notre imaginaire et notre intelligence, notre sensibilité et notre volonté.

Pierre MONASTIER
(avec Pauline Angot)

 



Spectacle : Apocalypse Bébé

Création : 2017
Durée : 2h
Public : à partir de 16 ans
Texte : Virginie Despentes
Mise en scène et adaptation : Selma Alaoui
Avec Maude Fillon, Ingrid Heiderscheidt, Nathalie Mellinger, Achille Ridolfi, Éline Schumacher, Aymeric Trionfo, Mélanie Zucconi
Scénographie et costumes : Marie Szersnovicz
Création lumière : Simon Siegmann
Création sonore : Guillaume Istace, David Defour
Dramaturgie & vidéo : Bruno Tracq
Assistanat à la mise en scène : Amel Benaïssa, Jeanne Dailler
Direction technique : Rémy Brans
Conseil vidéo : Arié Van Egmond
Conseil artistique : Émilie Maquest, Coline Struyf

Crédits photographiques : Lou Herion



Où voir le spectacle ?

Spectacle vu le mardi 12 mars au théâtre de la Villette (Paris)

– Du 12 au 28 mars 2019 : théâtre de la Villette (Paris)

Eline Schumacher Apocalypse Bébé Virginie Despentes Selma Alaoui © Lou Hérion



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