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“Neverland” de David Léon : quand Bambi fait peur aux enfants

“Neverland” de David Léon : quand Bambi fait peur aux enfants
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Neverland de David Léon, pièce publiée en 2017 par les éditions Espaces 34, sera créée à Montpellier les 28 et 29 juin 2019 dans le cadre du Printemps des comédiens. La pièce fait entendre, en plusieurs voix, la relation qu’entretint Michaël Jackson avec son enfance et avec les enfants. Une relation déficiente et abîmée, marquée par l’abus.

Neverland, de David Léon, publié en 2017 par les éditions Espaces 34, est une représentation de l’idolâtrie et du magnétisme que suscita Michaël Jackson, notamment auprès de certains enfants et de leurs parents. Qui allèrent jusqu’à les livrer à celui qui, tout en se réfugiant dans l’enfance, ignora celle de ceux qui lui furent ainsi confiés et, vraisemblablement, la saccagea même.

Un texte plurivoque et profond

La pièce de David Léon sera créée à Montpellier les 28 et 29 juin 2019, lors du prochain Printemps des comédiens. À cette actualité propre au texte s’en ajoute une propre aux faits probablement commis par Michaël Jackson : à la fin du mois de mars dernier, la chaîne de télévision M6 a en effet diffusé le documentaire Leaving Neverland, initialement diffusé par la chaîne américaine HBO. Ce documentaire du réalisateur américain Dan Reed donne la parole à deux hommes, James Safechuck et Wade Robson, qui soutiennent avoir été victimes d’abus sexuels de la part de Michaël Jackson à qui ils furent régulièrement confiés entre leur septième et leur dixième année.

Il y a bien sûr comme un écho, non voulu, entre cette pièce et ce documentaire. Cependant, la première se caractérise heureusement par une plurivocité – l’auteur multipliant les regards et les discours sur les causes et les manifestations de l’horreur –, une profondeur anthropologique et psychologique (et même politique par le biais d’une réflexion sur la condition des Noirs aux États-Unis), qui en font un véritable objet dramatique. D’autant que l’auteur, donnant à sa pièce une dimension également religieuse, figure également l’orgueil babélien et le caractère quasi-messianique de l’idole.

En outre, loin de ne donner la parole qu’aux accusateurs de la star, comme le fait le documentaire américain, Neverland fait apparaître, figure et interroge les mécanismes de l’adulation et de l’idolâtrie, montre la perpétuation et la reproduction des agressions sexuelles par ceux qui en furent d’abord les victimes et laisse finalement le lecteur effaré par les monstres qu’engendre la confusion voire l’inversion des rôles : le brouillage et la disparition des frontières entre l’enfance et l’âge adulte sont en particulier représentés comme étant à l’origine de l’abomination que constitue ce que l’on appelle la pédophilie. C’est ainsi que l’on peut voir, dans la star rendue « jeune » et plutôt sans âge ni expression par la chirurgie esthétique, un véritable adulte irrémédiablement égaré dans une fausse enfance aseptisée (l’enfance lisse et fabriquée des parcs d’attraction : un surnom de la star est Bambi), cependant prisonnier d’un monde dans lequel les « vrais » enfants sont déjà des adultes.

À l’origine, un adulte entrant chez l’enfant par effraction

À l’origine, il y a, pour la future star, nous dit le discours psychologique, un père violent et une agression sexuelle subie de la part d’un autre adulte. Il y a « une effraction c’est une porte ouverte très tôt et comme forcée », une atteinte portée à l’espérance et la « Foi » inscrites dans le cœur de l’enfant. Tout cela qui fait entrer dans le monde de l’enfance le spectacle, les comportements et les gestes de la sexualité adulte et qui provoque ainsi une sexualisation de l’imaginaire et de la vie de l’enfant.

De façon originale et convaincante, Neverland, qui est aussi une pièce consacrée à la musique et à la danse de Michaël Jackson, décèle dans certains des gestes chorégraphiques de la star la trace de cette obsédante sexualisation : « il est hanté ce Mikaël… on le voit bien sur les images au plus jeune âge comme il se touche le sexe cet entrejambe étincelant ». On comprend alors les conséquences de l’effraction dite plus haut ; par elle, l’enfant est assigné à une sexualité invasive : une sexualité d’intrusion et non de communion. Sa personne est réduite et confinée au sexe : cette réduction le condamne presque à perpétuer et reproduire, dans sa personne et sur d’autres enfants, l’agression subie.

Un saccage de l’innocence

Des parents idolâtrant la star lui ont confié leurs enfants pendant plusieurs années : ceux-ci vivaient dans la propriété de Michaël Jackson, le suivaient lors de ses tournées et même parfois montaient sur scène. Le documentaire diffusé en mars dernier montre que ces enfants ont été progressivement éloignés de leurs familles par ce dernier en qui ils ont rapidement vu un père de substitution. En réalité, ce père est une figure ambiguë et ambivalente, une figure profondément inquiétante et déstabilisante en ce qu’elle devient inhumaine à force de vouloir échapper à tous les déterminismes, à toutes les limites, à toute identité précise : « Mikaël frôle la psychose le blanc le noir l’enfant l’adulte le masculin le féminin… cette lutte très acharnée tout de même vers la dépigmentation ».

Une scène quasi-conjugale entre le chanteur et un enfant dit toute l’horreur de la situation en recourant à un langage à la fois poétique et quotidien :

« Ils dorment ensemble dans le même lit, satin nuptial.
Mikaël est seul avec Jimmy.
Comme une épouse et son époux.

Mikaël m’a dit que Christ lui-même disait d’aimer
et d’être comme les enfants »

Au fond, Mickaël Jackson est comme Dieu pour ces enfants, et leurs parents, qui l’idolâtrent : dans une folie nominaliste, la réalité se laisse investir par l’étymologie car Mikaël signifie en hébreu “qui est comme Dieu”. D’autant que le chanteur assume un projet messianique et rédempteur (« je veux… soigner le monde et les enfants »), une utopie matérialisée par sa propriété dans laquelle vivent toutes sortes d’animaux plus ou moins exotiques, comme dans le Jardin d’Eden ou l’Arche de Noé.

Mais cette propriété, « Neverland », n’est en réalité qu’un parc d’attraction qui – là encore la vérité se trouve dans le nom – ne sert qu’à attirer les visiteurs, et le propriétaire même, dans un monde parallèle et impossible.

Le sceau de l’impossible

Avançant dans l’âge, Michaël Jackson refusa de plus en plus énergiquement, de plus en plus follement, l’âge et le temps, leur finitude. Sa grande entreprise fut d’échapper à toute identité reçue, à toute condition : en cessant d’être noir, en devenant un être androgyne et finalement une créature de la science et de la médecine dans leurs délires déjà transhumanistes. Au fond, son entreprise prométhéenne visait à le faire naître de nouveau, autrement, sans les conditionnements dont il avait hérité, sans les atteintes et les outrages du temps : « Mikaël n’a eu de cesse de s’embaumer de son vivant… cette vie scandée par les coupoirs par les scalpels… il y a là comme une mystique pharaonique une guerre menée à la putréfaction ».

Si Neverland est le pays imaginaire de Peter Pan, le Neverland de Michaël Jakson est en réalité un non-lieu, un pays impossible : « “un corps d’adulte dans un enfant” Mikaël marqua son territoire “lieu d’une enfance qui fut sans lieu” ». Non que le Neverland du chanteur soit impossible techniquement, car on peut ou du moins l’on pourra faire qu’un Noir devienne un Blanc ou qu’un adulte redevienne un enfant. Mais il est impossible ontologiquement, comme mort-né, tant il est marqué du sceau du non-être, car, et cela nous semble l’un des principaux enseignements de la pièce, l’être de l’enfant se trouve précisément dans son enfance. Qui vole la seconde emporte le premier.

Frédéric DIEU

David Léon, Neverland, Espaces 34, 2017, 54 pages, 13 €.

Création au Printemps des comédiens de Montpellier les 28 juin 2019 à 20h et 29 juin 2019 à 15h.



 

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