Après avoir fait annuler plusieurs spectacles au début de l’été, dont Roméo et Juliette, une grève menaçait la représentation de Mam’zelle Nitouche pour faire plier la direction de l’opéra de Toulon. Dans leur communiqué de juin dernier, la CGT, le SNAPAC CFDT et le SGAAS FO réclamaient « l’application de la convention collective des entreprises artistiques et culturelles, et donc le respect des minima salariaux correspondants ».

Sans pour autant plier, la direction indique qu’un accord a été trouvé avec les salariés du chœur et de l’orchestre.

« Avant cette réunion, c’était une véritable guérilla syndicale ! », s’emporte le directeur général et artistique Claude-Henri Bonnet, quelques heures après la réunion qui s’est tenue, mardi 24 octobre, à la demande des membres de l’orchestre qui avaient décidé d’annuler la grève prévue deux jours avant. « Les musiciens ne veulent plus faire grève mais discuter. Mais auparavant, on avait la même impression que le président de la République disant que certains syndiqués veulent foutre le bordel. Pourtant une majorité de Français a voté Macron. Les ordonnances passeront, mais l’extrême gauche a toujours du mal à respecter la démocratie comme l’Histoire l’a maintes fois démontré, hélas. »

Un désaccord généralisé sur le respect de la loi

Si les mots sont durs, c’est que les discussions achoppaient précisément sur les ordonnances Macron que craignent les syndicats. Richard Garnier, délégué syndical CGT de l’opéra de Toulon, reprochait – avant la réunion du 24 – à la direction de jouer la montre en attendant que les ordonnances passent, afin que les accords d’entreprise priment sur la convention collective. Depuis des mois, ils reprochaient à la direction de ne pas respecter la loi ni la convention collective sur leurs salaires.

Ce qui fait bondir le directeur général de l’opéra. « Les choristes et les musiciens sont mieux payés que les techniciens et les administratifs. De plus, les musiciens travaillent selon un temps pondéré plafonné à 81h par mois, contre 102 comme dans les autres orchestres français. Les musiciens des orchestres permanents en France peuvent ainsi exercer une autre activité comme l’enseignement en conservatoire. Je crois que vous connaissez leur grille de salaire [environ 3 000€/mois pour les musiciens, NDLR] ? Mais cette fois, ils ont compris qu’ils étaient allés un peu trop loin. »

Richard Garnier nous expliquait, avant la réunion, que les techniciens et les employés de l’administration avaient eu une augmentation de salaire, contrairement aux artistes. Qu’ils demandaient seulement d’être payés au minimum social, ce qui leur était refusé, expliquant que la direction cherchait à diviser pour mieux régner.

Le personnel administratif, lui, n’est pas de cet avis. Un élu du CE, représentant des personnels administratifs et des techniciens, nous confie que ce sont les musiciens et les artistes du chœur qui ont décidé de faire grève, emmenés par les délégués syndicaux qui ont cherché à mouiller tout le monde dans cette affaire. Il s’oppose à la grève, estimant qu’on peut régler les problèmes autrement ; que ce n’est pas la direction qui les monte les uns contre les autres, mais eux. « Ce sont un peu des enfants gâtés, lâche-t-il. Ils ne sont tout de même pas à plaindre ; ils sont bien payés. »

Une situation ubuesque en cours de régularisation

Si les salariés se sont mis en grève, c’était pour que leurs contrats de travail soient en règle, explique Richard Garnier, estimant être payés en-deçà des minima légaux. Ils reprochaient à la direction de dénoncer les accords existant pour leur imposer un nouvel accord. « Pourquoi ne pas nous payer au minimum social, en plus de la prime d’ancienneté ? », demandait-il, trouvant cela illogique et illégal, expliquant que l’avocate de la direction avait reconnu devant les prud’hommes que la prime ne pouvait être inclue dans le salaire.

« C’est bien parce que nous n’avons pas la même interprétation de cette prime que nous proposons de tout remettre à plat », répond Claude-Henri Bonnet, qui nous assure que les salaires des membres du chœur seront augmentés, bien que la convention collective stipule clairement que leur ancienneté fait partie du salaire. « D’ailleurs, depuis la reprise de l’opéra en service public il y a 14 ans, nous travaillons à tout remettre selon les règles du code du travail. La situation était ubuesque dans l’ancienne gestion. Bien des artistes n’étaient payés que 10 mois sur 12, les petites primes et maigres avantages étaient distribués à la tête du client, des employés n’avaient même pas de contrat… »

Le directeur explique par ailleurs qu’en vertu d’un accord signé en 2009 entre le SNAM-CGT et la direction actuelle, ils ont obtenu de conserver leur mode de fonctionnement. « Les salaires tenaient compte de cette spécificité et une prime d’ancienneté venant s’ajouter au salaire brut, on était au-dessus des minima conventionnels. Toutefois des disparités concernant les salaires d’embauche (sans ancienneté) apparaissant, nous avons proposé de remettre à plat toutes les grilles salariales de l’opéra, ainsi qu’une augmentation de base puis un échelonnement régulier d’ancienneté. »

Les artistes de l’opéra de Toulon travaillant un nombre d’heures inférieur à celui sur lequel le salaire minimum se fonde, c’est par la prime d’ancienneté que la direction palliait jusqu’alors le manque à gagner pour eux.

Salariés et intermittents : un accord trouvé

« Pourquoi la direction ne remplace-t-elle pas les gens qui partent à la retraite ? », interroge le délégué syndical, qui pense que le but caché de la direction est de remplacer progressivement les salariés par des intermittents. Il estime que ce n’est pas un problème d’argent, que l’opéra en a, puisque son budget ne cesse d’augmenter et que la direction a pu mettre 300 000 euros sur la table, pour faire taire les revendications.

Alors ? Le directeur rétorque qu’en effet un effort financier sera fait, bien que l’opéra ait des difficultés, comme bon nombre d’institutions culturelles publiques. « Nous sommes à budget constant. La masse salariale augmente d’environ 100 000€/an en vertu de ce que l’on appelle le GVT (Glissement Vieillesse-Technicité). Elle est de 9 millions d’euros pour un budget global de 11,5 millions. À budget constant, chaque augmentation de la masse salariale se répercute sur la part budgétaire consacrée à la production artistique des spectacles. Aujourd’hui, les dépenses liées aux cachets d’artistes et réalisateurs invités, aux décors, costumes, etc., ont inexorablement baissé. Il est vrai qu’il a aussi fallu réduire le temps de répétition les années précédentes. Ce ne sera plus le cas cette saison. Mais nous sommes toujours dans une phase difficile, c’est pourquoi nous ne remplaçons pas tous ceux qui partent à la retraite. Provisoirement, nous privilégions les CDD ou les intermittents dans l’attente d’une reprise économique. Par ailleurs, toutes les institutions culturelles se doivent de faire travailler les intermittents pour alléger la part de l’Unedic, c’est la volonté du gouvernement. »

Pour le futur, le directeur de l’opéra dégage deux axes majeurs : préserver l’emploi des salariés qui resteront à leur poste jusqu’à la retraite ou seront reclassés tout en conservant leur salaire, et fidéliser des intermittents. « Il n’y a pas d’autre solution pour tenir en équilibre. Il faut à la fois des permanents et des intermittents. »

« Si nous trouvons un accord, nous ne réclamerons pas les arriérés », promettait le délégué syndical CGT. Ce dernier avait par ailleurs promis de nous recontacter après la réunion ; malgré notre relance, il est resté mystérieusement silencieux. Il semblerait que toutes les parties soient satisfaites, même si les salariés attendent de voir si les promesses seront tenues.

Espérons que cela tienne et qu’ainsi les opéras de Lyon, de Montpellier et de Marseille, qui connaissent des difficultés de cet ordre, puissent agir de même.

Matthieu de GUILLEBON

Orchestre Symphonique de Toulon (crédits : Didier Guilleux)

La façade de l’Opéra de Toulon (crédits : Olivier Pastor)

La Traviata (crédits : Frédéric Stephan)

Chœur et orchestre de Toulon (crédits : Frédéric Stephan)