Par ces temps vraiment trop méchants de vilaine pandémie mortellement mondiale et mondialement mortelle, notre chroniqueur altruiste-équanime s’est autorisé une petite fiction gentillette afin de nous changer les idées comme on change l’eau des fleurs.

Restez chez vous
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Je voulais écrire cette chronique sous la forme d’un dialogue, mais le temps me manque et je vais simplement résumer ce que j’aurais écrit.

Cela se passe dans quelques années, par une journée ensoleillée de printemps, et c’est une conversation entre deux hommes qui ont reçu l’autorisation de se promener. Le premier, moi j’imagine, raconte d’abord comment il est finalement parvenu à se faire embaucher par un studio de production cinématographique chinois, grâce à sa remarquable proposition de création du personnage de Pangoman™, l’homme-pangolin. Je crois bien que les Marvel, pourtant tournés directement en mandarin pour dragouiller le public chinois, peuvent se le mettre où je pense.

L’histoire du premier opus est simple : immunisé contre les virus par mithridatisation, Li, ex-officier des commandos Jiaolong, est le seul survivant d’une catastrophe pandémique qui a décimé toute une région (nom imaginaire à la con à trouver). Des scientifiques, à leur tête le docteur Chang, découvrent que l’haleine de Pangoman™ a des vertus curatives instantanées : c’est une arme chimique positive et qui peut sauver le monde, même sa partie non libérale-communiste. Les méchants Américains et leurs agents de la CIA menés par Jack T. Bourrin cherchent à s’emparer de Li/Pangoman™ que, fort heureusement, Mao-Zedong™ (oui, comme on ne sait jamais les noms des autres, on a décidé qu’on avait pu le faire revivre par clonage ou un truc comme ça, d’ailleurs il sera joué par un DiCaprio gonflé à l’alcool de riz et rajeuni par la technique) a placé sous sa protection. Or, Mao™ a une fille de seize ans dont Li tombe immédiatement amoureux.

— Bref, poursuivis-je en dialoguant, le truc nul qui devrait marcher bien, le navet absolu, c’est-à-dire la production qui réunit, aux fins de produire une œuvre vide de sens, les meilleurs spécialistes de chaque discipline, du casting aux effets spéciaux, en passant par les cent-vingt-trois scénaristes (je suis le trente-quatrième, mais une promotion m’est promise). Et toi ?

Le second, mon ami donc, Holla, un universitaire para-sexuel d’origine berrichonne sans aucun renom, relate à mon invitation — « Et toi ? » — les avancées de ses travaux visant à éradiquer enfin ce qui a trop longtemps passé pour de la littérature et que, de toute façon, plus personne n’arrive à lire. Et tout ça, très positivement. Il suffit de considérer que toute parution nouvelle, livres, revues, articles, participe de l’étouffement nécessaire de l’ancienne culture. Il suffit donc d’encourager les jeunes à publier le plus de machins courts possibles. Même les romans de Freddie Bigbidon* ont dû être simplifiés, personne ne comprenait plus rien à ses vieux smileys pourris.

— Trente pages max, Pascal ! Et écrit gros. J’avais une petite équipe qui travaillait à simplifier Harry Butter** pour permettre aux cadres-sup’ de le lire, mais je leur ai demandé d’arrêter. Ce qui est passé est passé, n’est-ce pas ? Le niveau de langue de nos meilleurs doctorants et scribouilling people, la difficulté pour tout lectrice-teur de rester concentré plus de trois minutes vingt-deux secondes, la nécessité pour les éditeurs dans ce contexte de proposer l’offre la plus rentable, ont amené ces dernières années une surenchère d’œuvres brèves, voire hyper-brèves, aux dialogues le plus souvent empruntés aux vidéos pornographiques les plus populaires. On ne peut plus faire l’impasse — même le pape Mickey a admis en visionner parfois, pour se détendre, et appelé à la lutte contre l’hypocrisie séculaire du clergé à ce sujet — sur l’impact réel de la culture pornographique, longtemps décriée, mais consommée par tous. Une étude universitaire fiable établit que l’adulte en consomme en moyenne 9 minutes par jour, l’adolescent 24 et c’est bien normal. Même Christiane Bibon*, 108 ans d’âge mental, a fini par raccourcir ses haïkus ; du coup, son dernier recueil fait un carton : Saucisse purée, ça s’appelle. Le titre est d’ailleurs un hommage explicite à son ami trop tôt disparu, Mitch Wellbeck™*. Pas mal ?

— Oui, ça fait envie, c’est sûr.

— Tu es passé au puçage, toi, au fait ?

— Oui, très récemment. D’ailleurs, Putana, la voix de ma puce, vient de me souffler gentiment au cortex que le temps de la promenade touche à sa fin.

— Ah, c’est quand même bien, ce puçage… Ah, tu vois le SMS vient seulement d’arriver sur mon youphone dernier cri. C’est dingue, quand même, les progrès qu’on a faits dans le domaine de la sécurité.

— Oui. On se sent vraiment bien, là. Comment va ta fille, Holla ?

— Ma nenfant.e ? Il-elle va changer de sexe cette année.

— Encore ? Ou tu as acheté un-une autre enfant.e en Inde ?

— Non, non, c’est le-la même. Mais elle-il trouve ça plus paritaire au fond de changer tous les ans.

— Oui, ça a sa logique.

— Tout à fait.

— Tant qu’il-elle ne cherche pas à établir une parité vie-mort-vie-mort, etc.

— Oh, tu sais, c’est très surfait, la vie. Trente dollars chinois.

Pascal ADAM

* Pour préserver l’anonymat des auteurs, certains noms ont été changés.
** Certains titres également.

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Avec un goût prononcé pour le paradoxe, la provocation, voire la mauvaise foi, le dramaturge, metteur en scène et comédien Pascal Adam prend sa plume pour donner un ultime conseil : « Restez chez vous » ! Tel est le titre de sa chronique bimensuelle, tendre et féroce, libre et caustique.