L’obligation du pass sanitaire dans les lieux de 50 personnes résonne comme une onde de choc dans le secteur artistique culturel. Alors que les festivals d’Avignon battent leur plein, le préfet de la région PACA s’est voulu rassurant du fait de la facilité d’accès aux tests. Mais les artistes, eux, sont inquiets, voire en colère, constatant déjà les premiers effets désastreux.

Dans un tweet daté du 27 décembre, 2020, Emmanuel Macron promettait et martelait : « Je l’ai dit, je le répète : le vaccin ne sera pas obligatoire. Ayons confiance en nos chercheurs et médecins. Nous sommes le pays des Lumières et de Pasteur, la raison et la science doivent nous guider. » Dans son allocution télévisée d’hier, lundi 12 juillet, le président de la République a néanmoins changé de position : le pass sanitaire sera prochainement obligatoire pour tous ceux qui souhaitent aller au théâtre, au cinéma, au restaurant, dans un parc d’attraction ou même faire du shopping dans un centre commercial. Exit les Lumières et la raison ? Restent en tout cas Pasteur et la science.

Pour les bars et les restaurants, le pass sanitaire entrera en application le 1er août, au cœur de la grande saison estivale, et alors que des millions de Français ne sont pas encore vaccinés. Mais c’est dès le 21 juillet que l’usage du pass sanitaire deviendra une contrainte incontournable pour toutes les personnes de plus de 12 ans se rendant dans des lieux de loisirs et de culture qui rassemblent plus de 50 personnes et non plus… 1 000.

Lors d’une réunion organisée par AF&C avec Christophe Mirmand, préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce dernier a rappelé les chiffres épidémiques. En une semaine, le taux d’incidence est passé de 11 – pendant 4 semaines – à 25 pour 100 000 personnes environ, ce qui correspond à une multiplication par 2,3. La mutation L452R, connue sous le nom de variant Delta, représente 63,2 % des tests effectués (la moyenne nationale est de 58,8 %).

Un pass sanitaire à partir de 50 personnes

À quoi correspondent ces cinquante personnes ? À une limitation de jauge ? Au nombre de sièges dans une salle, qu’il y ait ou non plus de 50 personnes ? Faut-il compter l’équipe technique et les artistes dans ces fameux 50 ? Autant de questions qui demeuraient en suspens et qui nécessitaient des réponses rapides, alors que le festival d’Avignon est en cours et que le Off propose pas moins de 1 000 spectacles dans plus d’une centaine de lieux de taille variable.

Concernant la jauge, le préfet s’est aussitôt montré rassurant d’emblée : « Il n’est pas dans mon intention de revenir sur la jauge de 100 %, sauf contre-ordre national, confirme-t-il. Nous n’avons pas à déplorer de cluster dans le festival d’Avignon. » Les chiffres du Off ne sont en revanche pas connus, puisque les données sont hebdomadaires et que l’événement ne fêtera sa première semaine que demain.

Pour les théâtres et autres lieux rassemblant cinquante personnes et plus, le pass sanitaire (vaccin, test PCR de moins de 72 heures, test antigénique de moins de 48h, etc.) devient obligatoire. « Concrètement, tous les lieux de plus de cinquante personnes doivent appliquer le pass, précise le préfet. La barre, c’est 50 places déclarées en ERP, et pas la billetterie. » Autrement dit, peu importe qu’il y ait 3, 50 ou 99 personnes dans la salle, c’est cette déclaration préalable qui fait loi. Baisser la jauge ne changera rien. « Les ERP en plein air sont a priori concernés par la mesure, ajoute le préfet. Je dis bien a priori, car les choses seront précisées très prochainement. »

Ce pass sanitaire doit être systématiquement accompagné d’une pièce d’identité. Un simple contrôle visuel suffit : il est possible de vérifier un papier sans scanner le document, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas d’obligation légale à avoir un smartphone. Pour faciliter l’entrée sans perdre trop de temps et éviter les fraudes, un dispositif appelé « Tous anti-COVID verif » est également mis à disposition des lieux : il s’agit d’un outil gratuit, téléchargeable sur smartphone et tablette, qui permet de vérifier les pass sanitaires par les QR codes.

« Le but du jeu n’est pas de faire des mesures de police, précise Christophe Mirmand. Je n’ai pas une vocation liberticide par nature. Ce que je souhaite, c’est de vous aider à travailler. Cela fait des mois qu’on travaille pour que la culture puisse revenir à Avignon. Cette réglementation a un fondement sanitaire, pas perfide ! J’ai vu les bars et les salles de spectacle fermés, l’année des étudiants bousillée… Je suis prêt à tout mettre en œuvre pour éviter une quatrième vague. »

Le pass sanitaire est-il obligatoire pour les équipes techniques et les artistes ?

Le pass sanitaire n’est pas obligatoire, à ce stade, pour les équipes techniques et pour les artistes. « Pour les théâtres qui ont signé le protocole sanitaire, c’est sur la base du volontariat, explique Bénédicte Lefeuvre, directrice régionale des affaires culturelles pour la région PACA. Il n’y aucun moyen de pression légal. » Elle rappelle néanmoins que l’Agence régionale de santé recommande un ou deux dépistages une fois par semaine.

« Nous avons une réunion ce soir avec le centre interministériel de crise, ajoute le préfet. À ma connaissance et à ce stade, c’est pour les publics. Il n’a pas vocation à s’appliquer aux travailleurs, donc le Code du travail continue de s’imposer, mais je ne peux pas vous dire qu’il n’y aura pas de changement à ce sujet. »

Mais Christophe Mirmand précise qu’un artiste qui va voir son ami jouer devient spectateur et a alors besoin d’un pass sanitaire. Le Cloître Saint-Louis et le Village du Off, accueillant plus de cinquante personnes, nécessiteront aussi un pass : les artistes qui voudront s’y rendre pour les débats, les rencontres professionnelles ou les soirées devront donc avoir ce pass.

Accès au pass sanitaire : une facilité qui n’est pas synonyme d’évidence

Quiconque est vacciné ces jours-ci n’aura un pass sanitaire valide que fin juillet (il y a un délai de quinze jours entre la seconde dose et l’obtention du pass), soit à la fin des festivals de ce mois. Autant dire que les possibilités sont restreintes, du fait de la décision soudaine du président de la République.

À une directrice de théâtre qui se dit prise à la gorge par cette obligation de pass sanitaire, qui provoque non seulement la panique des spectateurs qui veulent annuler leur venue et demandent de rembourser leur venue, mais imposent par ailleurs de nouveaux contrôles à des équipes en effectif réduit, le préfet recommande d’avoir un discours positif sur la facilité d’accès aux tests PCR et antigéniques.

« Avoir accès aux tests n’est pas compliqué, puisqu’il y a énormément de centres et de pharmacies qui en proposent. Je reconnais que ce n’est pas forcément très agréable, mais ça n’a absolument rien de difficile, martèle le préfet. C’est une question de rigueur intellectuelle et collective. À partir de ce moment-là, ça ne gâche pas les vacances. » Christophe Mirmand dit travailler par ailleurs, à l’invitation de Nikson Pitaqaj, directeur délégué d’AF&C, à l’extension des horaires des centres de vaccination, le matin et le soir.

Pour le directeur d’un théâtre de près de deux cents places, ce discours est peut-être juste en théorie, mais complètement faux dans la pratique. « Ce discours est complètement à côté de la plaque, ne serait-ce que parce qu’il y a une énorme méfiance envers leurs discours ! Non seulement on enchaîne des mesures contradictoires depuis plus d’un an, mais surtout les décisions arrivent toujours au dernier moment, de manière brutale, déplore-t-il, avant de préciser qu’il a déjà eu une dizaine d’annulations en moins de 24 heures. Et puis, beaucoup de Français n’auront aucune envie de faire des tests toutes les 48 heures, alors que nous avons enfin un moment de respiration. Cela prend du temps de se déplacer jusqu’à la pharmacie, de faire la queue et d’attendre le résultat… Perdre une heure tous les deux jours, ça paraît simple à certains, mais ce n’est pas anodin quand on a deux ou trois semaines de vacances, surtout après une année catastrophique. »

Ce constat est partagé par une grande partie des artistes interrogés : la plupart des théâtres annoncent déjà une première vague d’annulations. Il l’est aussi des publics. À l’occasion d’un sondage réalisé aujourd’hui même dans les rues d’Avignon, seules les personnes vaccinées disent qu’elles continueront à assister aux spectacles, toutes les autres annonçant d’ores et déjà leur retrait… sans exception.

« On veut bien avoir un discours positif, mais il aurait fallu pour ça qu’il y ait plus de temps, nous confie Véronique, directrice de compagnie. Le problème n’est pas seulement qu’il faille un pass, c’est qu’il soit rendu obligatoire du jour au lendemain. C’est très brutal ! Car les gens n’auront pas envie de s’adapter en aussi peu de temps. Les politiciens le savent pourtant bien, eux qui sont surtout devenus des communicants. Ça prend du temps. Le festival vient à peine de commencer : on vient tout simplement de le tuer. »

Le délicat enjeu économique

Sur la question économique, Christophe Mirmand reconnaît que tout est encore à construire. « À ce stade, nous n’avons pas de réponses économiques, mais nous sommes à l’écoute pour tout faire remonter à l’administration centrale, confie le préfet. S’il devait y avoir une baisse de fréquentation, nous le ferons savoir et essayerons de trouver des solutions. »

Un responsable de compagnie explique qu’il assume la billetterie, le théâtre ne la prenant pas en charge. Il n’a pas le temps ni les moyens d’ajouter un contrôle des pass sanitaires (et de la pièce d’identité) en plus de vérifier les sacs, les masques et le gel. Il lui faudrait embaucher quelqu’un, mais d’une part, il n’a pas la trésorerie, et d’autre part, le résultat est plus qu’incertain, étant donné la désaffection des publics présente et à venir.

« Nous allons travailler à des mesures de compensation, répond Bénédicte Lefeuvre. Nous allons faire des propositions. Mais il faut rappeler que le ministère de la Culture a déjà beaucoup accompagné les artistes ces derniers mois, et encore aujourd’hui avec le FONPEPS. Nous ajouterons des mesures spécifiques sur les pertes liées à l’application du pass sanitaire. Mais il n’y aura pas de mesures d’urgence qui arriveront avant la fin du mois d’août. »

Les semaines qui viennent risquent d’être économiquement compliquées pour tous les théâtres et compagnies vertueux, qui payent au jour le jour ou à la fin du mois.

« C’est une catastrophe pour nous, constate Bruno, un comédien actuellement à l’affiche dans le Off d’Avignon. En dépit de la crise sanitaire et parce que tous les voyants étaient au vert selon le gouvernement lui-même, nous avons décidé d’investir à Avignon. C’était un gros pari, après ce que nous avons traversé. Nous en avons au total pour près de 28 000 euros tout compris, dont plus de la moitié est couverte par une subvention. Mais notre compagnie a tout de même investi plus de 10 000 euros en fonds propres. C’était notre dernière chance… Je ne suis pas certain que nous aurons les moyens de nous en relever. »

Il souhaite que l’application du pass sanitaire soit reportée en août, pour laisser aux compagnies et aux théâtres d’Avignon, ainsi qu’à tous les autres événements en cours et à venir, le temps suffisant de pouvoir s’adapter. Une proposition que le préfet dit avoir entendue et vouloir faire remonter au plus haut et au plus vite. Il n’empêche, pour conclure avec les mots de Nikson Pitaqaj, que le constat collectif est bien celui-là : « C’est un véritable coup de massue envers les compagnies, les lieux et l’ensemble du festival Off. »

Pierre GELIN-MONASTIER

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