Pete Fromm nous conduit en nos eaux troubles

Pete Fromm nous conduit en nos eaux troubles
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Le nouveau roman de Pete Fromm, Le Lac de nulle part (Gallmeister), réunit ses thèmes de prédilection : la nature, la famille, l’amour, la vie et ses gouffres, la solitude, l’engagement, le deuil, le temps qui passe. Avec une plume sobre et précise, l’auteur nous parle de l’intime dans tout l’éventail des émotions, ainsi que de notre rage de vivre.

Retrouvailles

Trig et Al, frère et sœur jumeaux, ont vu leurs parents divorcer lorsqu’ils étaient encore de jeunes adolescents. Ils ont hérité leurs prénoms de la passion de leur père pour les mathématiques qu’il enseignait au lycée : Trig pour trigonométrie, Al pour algèbre. Leur père Bill les gardait un mois en été dans la maison familiale au Montana, un mois au grand air, un mois d’aventures surprenantes dans des lieux sauvages en compagnie d’un « homme capable de transformer en saga épique le plus banal des événements ». Les années ont passé, Bill est retourné dans le Wisconsin auprès de sa mère désorientée.

Après une adolescence mouvementée, toujours un nouveau mec, toujours un autre départ – elle a fait un aller-retour en Thaïlande sans que sa mère le sache –, Al a suivi un type à Denver où elle s’est installée. Cela fait un an qu’elle est séparée de Brent, son instabilité sentimentale semble avoir de profondes racines. Trig, quant à lui, est parti en Californie, « un impardonnable acte de rébellion », pour un travail dans la finance, une véritable trahison aux yeux des membres de sa famille.

« Ils ne l’ont pas soutenu dans ses choix, la finance, la Californie, son souhait de mener une ‘‘vie confortable’’ au lieu de s’échiner à joindre les deux bouts dans le Montana. Il a quitté sa famille, il a connu un succès fulgurant, leur prouvant qu’ils avaient tous tort, puis sa vie s’est effondrée comme un château de cartes. N’importe qui aurait du mal à s’en remettre. »

Pete Fromm Le lac de nulle part Gallmeister couvertureParce qu’il a fait perdre à certains de ses clients « une somme semblant tout droit sortie d’une partie de Monopoly », sa carrière a connu un terme brutal et sa vie a viré au désastre. En ultime recours, il envisage de revenir quelques temps chez sa mère, Dory.

C’est dans cette atmosphère de désespérance que Bill, qui s’est éloigné et n’a plus parlé à ses enfants depuis des années, redébarque dans leurs vies et leur propose, plutôt leur réclame une dernière aventure. Sans avoir besoin de réfléchir longtemps, Trig et Al acceptent l’invitation de leur « complice d’antan, le capitaine de [leur] vaisseau pirate« et le retrouvent à l’aéroport de Minneapolis où il leur a réservé un vol à destination d’International Falls, direction le parc provincial Quetico, « au milieu de nulle part, Canada ».

Les retrouvailles devraient être joyeuses, potaches, mais l’aventure ne commence pas sous les meilleurs auspices, l’essentielle part de leurs bagages perdue en vol, le Duluth – sac de portage traditionnel utilisé pour les voyages en canot – qui contient vivres et cartes. Qu’à cela ne tienne ! Ils reconstituent le pack et s’envolent vers le Canada, vers une aventure qui, parce qu’elle est vécue en huis-clos, va, de façon abrupte, les confronter aux écueils de leurs vies.

Révélations

Trig s’étonne que leur père ait décidé de ce voyage alors que les parcs naturels sont sur le point de fermer, au seuil de l’hiver, et il trouve étrange qu’il soit si taiseux.

« Papa aime conduire presque autant qu’il aime les histoires. Son silence est aussi inquiétant que l’absence de l’Aventuremobile. »

Si ses interrogations s’effacent vite face au bonheur de la complicité retrouvée avec Al et face à la joie d’une nouvelle aventure, demeure malgré tout un sentiment de malaise, léger nuage sombre qui, au fil des jours, prend de l’ampleur.

« […] j’ai l’impression d’avoir treize ans, comme si j’avais été projeté d’un canon à remonter le temps et que j’avais perdu quinze années d’un coup. Chaque fois, c’est pareil. Pour Al aussi. Une des raisons pour lesquelles nous avons laissé se tarir ces aventures, le souhait de ne pas revivre notre adolescence. Le grand bourbier familial, ainsi que l’appelle Al. »

Peu à peu, leur père se confie : la mort de sa mère, sa vie qui tout à coup n’a plus de sens par sa faute, l’éloignement de ses enfants qui, il s’en est rendu compte, étaient devenus comme des étrangers.

« Tu vis seul dans une maison vide, les membres de ton ancienne famille, celle où tu es né sont morts, et ton autre famille, celle que tu as fondée, vit à mille kilomètres de là, tu ne la fréquentes plus, pas vraiment, et tu sais que c’est ta faute. »

Il a voulu revoir là où ils étaient heureux. Pourquoi maintenant, pourquoi pas au printemps ? Parce que, depuis toujours, son credo est : « Si t’attends un beau jour, tu attends toujours. »

Ils pagaient de lac en lac pour atteindre une destination précise dont Trig et Al doutent de l’existence. Leur père a-t-il la moindre idée du lieu où ils vont, de là où ils sont ? Trig s’inquiète quand le froid se fait plus vif, quand la glace s’installe. Vont-ils être forcés d’hiverner là ? Est-ce seulement possible ? Et pour quelle raison Al refuse-t-elle de le relayer pour surveiller leur père quand ils le découvrent somnambule, pourquoi ne veut-elle pas pagayer en duo avec lui ? Les années filées, les silences voulus, la distance prise leur font se demander qui ils sont en vérité et s’ils se connaissent réellement les uns les autres. Combien de temps vont-ils tenir à ce petit jeu, vers le lac de nulle part ?

Pete Fromm est un maître dans l’expression de l’intime, il le fait d’une plume juste et sensible qui évite de verser dans le pathos, évite l’esbroufe. Il nous parle de la vie sous toutes ses facettes, ses bonheurs comme ses drames : l’amour et son réconfort, l’espoir et ses choix, aussi les rêves avortés, les inévitables carrefours, les secrets qui laissent un goût amer. Il s’intéresse à la question de ce que nous sommes capables de supporter, de ce qui nous arme pour affronter nos manques, nos faiblesses et nos erreurs. Le roman nous montre une famille au sein de laquelle un secret enfoui a créé de profonds gouffres, une famille en perte de repères, un écho à la perte de repères physiques et géographiques que connaissent Trig et Al, là où leur père espérait trouver un apaisement, là où ils sont perdus, au milieu de nulle part.

« Je comprends alors qu’il est déjà venu ici, seul, comme si un endroit pouvait réparer sa vie, ainsi que j’ai essayé de le faire dans les Swans. Je pensais que les huards me consoleraient. Le plan le plus triste que nous ayons jamais ébauché. »

Le récit fait par Trig, à la première personne et dans son présent, nous plonge au cœur de la tourmente, sans distance, dans son immédiat, nous parle de vous et moi. Comment survivre aux écueils ? Comment survivre au père ?

En digne représentant de la « nature writing » – aux côtés de Rick Bass, David Vann, Jim Harrison, Edward Abbey, encore Ron Rash -, ancien ‘‘park ranger’’, Pete Fromm écrit la nature avec passion. Elle est un personnage à part entière du roman, grands espaces sauvages et paysages époustouflants, plus protecteurs que menaçants, écrin de pureté et de simplicité posé en révélateur de la psychologie si complexe de l’être humain.

Stéphanie LORÉ

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Pete Fromm, Le Lac de nulle part, traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliane Nivelt, Gallmeister, 445 pp., 24,60 €

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