La fringue solidaire suffirait-elle à faire renaître notre industrie textile ?

La fringue solidaire suffirait-elle à faire renaître notre industrie textile ?
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La fringue solidaire saura-t-elle faire renaître notre industrie textile ? C’est la question que semble poser, en filigrane, une récente plaquette co-éditée par ESS-France et AESIO, l’objet premier de ce document étant d’explorer les possibilités de développement de l’Économie Sociale dans la filière textile en général.

Actualité de l’économie sociale

Je laisse aux curieux le soin de se documenter sur ce que sont ESS-France et AESIO. Peu importe qui est à l’origine de cette initiative. J’ai trop appelé de mes vœux la conquête de nouveaux espaces par l’Économie Sociale pour ne pas la saluer. Je revendique cependant le droit de dire « Peut mieux faire », voire « Doit mieux faire » !

Quelques mots d’abord sur la forme. On sent la patte de jeunes étudiants en arts graphiques, à qui on n’a jamais appris qu’un texte est fait pour être lu et compris, et même pour faire réfléchir. Ce qu’on leur a enseigné, c’est que le texte n’est qu’un élément secondaire du décor, que l’on ne s’adresse pas à un lecteur mais à un « feuilleteur » dont il importe de frapper la mémoire par quelques mots-clefs mis en exergue par un jeu de couleurs et une mise en pages attrayante.

Moyennant quoi, le choix d’une très petite police et de paragraphes en bleu clair sur fond blanc alternant avec des pavés en bleu foncé sur bleu rend le texte lui-même absolument illisible.

Je ne puis par ailleurs m’empêcher de relever quelques malencontreux anglicismes incongrus tels que « upcycling » ou « fast fashion », et regretter le néologisme « essisation » auquel les guillemets ou l’écriture « ESSisation » ne suffiront pas à donner du sens. Le mot « essaimage » qui commence aussi par les trois lettres ESS était une belle trouvaille ; pourquoi l’abandonner ?

Et avant d’aborder le fond, je reproduis ici la synthèse, résumée en huit points, de la plaquette qui compte vingt pages. Cela s’intitule « Huit bonnes raisons pour l’Essisation de la filière textile » :

  1. parce que la filière textile est l’une des plus polluantes au monde et doit profondément se réinventer ;
  2. parce que la filière textile s’appuie sur une production majoritairement délocalisée qui exploite la main d’œuvre à bas coût des pays producteurs ;
  3. parce que la France dispose déjà d’un tissu économique important avec de nombreux acteurs évoluant dans la confection textile, la mode et le luxe ;
  4. parce que la France, grâce aux coopératives agricoles, dispose de nombreux atouts pour le développement de cultures ayant un impact environnemental faible comme le lin, le chanvre ou la laine ;
  5. parce que les entreprises et organisations de l’ESS investissent dans le développement de nouvelles filières textiles agricoles et industrielles pour développer le « made in France » sur l’ensemble de la chaîne de valeur ;
  6. parce que de nombreux acteurs ESS du réemploi textile allongent la durée de vie des produits et imaginent les solutions de revalorisation de demain ;
  7. parce que l’ESS est la seule à conjuguer mode et inclusion sociale ;
  8. parce que les entreprises et organisations de l’ESS participent au changement de comportement de consommateurs et des metteurs en marché, et influencent la législation pour faire face aux grands enjeux environnementaux.

Lisez et relisez cette énumération. Combien d’étoiles lui mettriez-vous ? Et si c’était un programme électoral, voteriez-vous pour le candidat qui s’est présenté ainsi ? Pour ma part, franchement, avec toute l’indulgence dont je suis capable, je n’y ai vu aucun élément convaincant. J’en ai vite compris la raison : il n’y est nulle part question du sociétaire, fondement et raison d’être de l’Économie Sociale. Les entreprises existantes, coopératives agricoles ou structures d’insertion, peuvent toujours grandir ou se multiplier, si leurs marchés le permettent ; mais les nouvelles, celles qui s’aventureront en terrain inconnu, qui vont défricher des domaines vierges, que sera leur sociétariat ? À quels besoins émergents vont-elles répondre ? Comment des réalités de niche pourront-elles se muer en réalités de masse ?

Je ne suis pas persuadé que le textile, dans son acception actuelle, doive et puisse « profondément se réinventer », même si une certaine démondialisation apparaît à maints égards souhaitable. Au cours de l’histoire, il a subi plusieurs mutations fondamentales, provoquées par la technologie, et le social a suivi tant bien que mal, mais sans jamais pouvoir prétendre à un rôle moteur. L’Économie Sociale, ou ce qui a pu y ressembler dans le lointain passé, n’y a tenu qu’une place assez éphémère. Pourquoi en irait-il différemment au XXIe siècle ?

Car on a affaire à un très gros morceau. Se vêtir, se couvrir, est un besoin très, très ancien, qui vient juste après, dans l’ordre des nécessités, celui de se nourrir. La révolution industrielle a placé la production de textile au premier plan de l’imaginaire des luttes sociales, la misère ouvrière s’y mêlant intimement avec la naissance d’immenses fortunes. Tout le monde a entendu parler de la révolte des canuts. Et qui étaient les Équitables pionniers de Rochdale, ces demi-dieux que la légende a désigné comme les fondateurs de l’Économie Sociale en 1844 ? Des tisserands.

Mais la machine à vapeur n’a fait qu’accentuer un phénomène existant, sans doute depuis la plus haute Antiquité. Que faisait donc Monsieur Jourdain, à part de la prose sans le savoir ? Il était drapier, un métier qui lui a permis de devenir très riche, même sans aucune instruction. Et dans quel cadre François Ier a-t-il reçu Henry VIII pour tenter de l’impressionner ? Au Camp du Drap d’Or. Il n’a pas choisi la grandiose majesté des montagnes, ni les somptueux alignements des vignes, ni les parades de cavalerie au soleil couchant ; il leur a préféré le luxe des étoffes.

Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir ;
Nous en tissons, pour vous Grands de la Terre,
Mais nous pauvres canuts sans drap on nous enterre.

De tous temps donc, le tissu d’apparat a symbolisé la puissance et la supériorité, et de tout temps, le négoce du tissu a apporté prospérité et pouvoir. Ces caractères n’ont pas disparu par enchantement. Le vêtement d’aujourd’hui en est l’héritier, et il ne peut se réduire à son caractère fonctionnel, à une robe de bure indéfiniment reprisable et recyclable dont des citoyens-moines se contenteraient parce qu’elle a des vertus écologiques. L’espèce humaine, dépourvue de fourrure naturelle, a fait depuis la nuit des temps de sa vêture un instrument de désir, de passion, de séduction. Cela ne se gère pas comme une simple ration de croquettes, en calories absorbées et en tonnes de CO2 dilapidées.

L’être humain n’est pas un animal « monobesoin » et l’Économie Sociale affirme vouloir le saisir dans sa totalité. En la réduisant à sa seule performance environnementale, en limitant son horizon au seul « territoire », en bornant son ambition politique à concourir à ce qu’il y ait toujours plus de normes et d’organismes régulateurs, on en fait une économie de Savonarole, qui n’a rien d’attractif et qui se place à l’antithèse de ce qui fait le moteur de l’industrie textile : la parure.

À cette critique fondamentale s’ajoute le fait que les rédacteurs de la plaquette semblent ignorer la riche histoire du textile français et, corrélativement, réinventent plusieurs fois l’eau tiède. Même en remontant à l’amont de l’amont et en allant chercher les utilisations ultimes des produits de la filière, la production textile française actuelle, habillement compris, n’est plus que symbolique. Et comme la consommation est plus forte que jamais, ce sont les activités d’importation, de logistique et de distribution qui comptent. On a donc de la peine à imaginer ce qu’était la production française avant les grandes délocalisations des années 1975-1995.

En 1951, la ville de Lille accueillait, dans son parc des expositions entièrement refait à neuf, une grande exposition textile internationale que toutes les branches de l’industrie française étaient venues illuminer de mille feux. Et quelques semaines plus tard, c’est la ville de Mazamet qui fêtait en grandes pompes le centenaire du délainage, c’est-à-dire la récupération de la laine des peaux de moutons morts, dont elle était alors la capitale mondiale incontestée.

À l’époque, l’industrie textile se limitait aux filatures et au tissage. L’habillement n’en faisait pas partie ; on ne parlait d’ailleurs que de confection et de prêt à porter, et ces activités n’étaient encore que marginales, car pour s’habiller la norme était d’acheter du tissu, puis d’aller faire travailler une couturière ou un tailleur. Même la bonneterie (synonymes : tricot ou maille), c’est-à-dire la fabrication de vêtements directement à partir du fil, en était exclue. Il y avait deux filières majeures, qui constituaient des mondes étanches, avec leurs techniques, leur vocabulaire, leur culture : la laine et le coton, et la France comptait parmi les toutes premières nations du monde dans chaque étape de leur fabrication. Il en était de même de nombreuses activités annexes, telles que les soieries, la dentelle, la filière lin, les teintures, les apprêts, et les fibres artificielles (rayonne et fibranne) dues au génie inventeur du comte Hilaire de Chardonnet – mais qui relevaient de la chimie et non pas du textile.

La récupération était bien plus développée qu’elle ne peut l’être aujourd’hui. Certes, depuis 1820, on ne fabrique plus de papier à partir de chiffons, mais l’on savait rapiécer et fabriquer des couvertures avec de la laine de seconde main, toutes choses impensables à l’heure actuelle. Quant au délainage mazamétain, son ampleur a de quoi défier l’imagination. Ce sont des cargaisons entières de peaux qui arrivaient quotidiennement d’Argentine ou d’Australie pour être pelées sur les rives de l’Arnette. Il n’en reste rien. Et pas plus à Mazamet qu’à Roubaix, à Halluin ou à Armentières, rien n’a pris la relève de la splendeur textile passée. Seule exception peut-être, la ville de Troyes, d’où les fabriques de bonneterie ont disparu, mais qui a su en conserver la maîtrise du négoce.

En 1951, un nouveau venu défrayait la chronique de l’exposition de Lille : le nylon, dont on avait édifié une tour de 40 mètres de haut. Nul n’imaginait le raz de marée que ce matériau allait provoquer. Mais surtout, nul ne pouvait imaginer que la France, et l’Europe tout entière avec elle, allait perdre en si peu de temps l’intégralité de son industrie textile et que le prêt à porter allait y devenir la norme. Alors, oui, on va aujourd’hui fantasmer sur un redémarrage du lin, sans penser qu’en 1951 il était encore tout auréolé de son prestige de fibre d’élite. Mais s’il a périclité, ce n’est pas pour les mêmes raisons que les grosses unités industrielles, c’est parce qu’il ne pouvait être compétitif par rapport au coton. Le rouissage comme le teillage étaient encore des activités manuelles, voire domestiques, très faiblement rémunérées. Cela appartenait à un autre temps, et si par un effet de mode le lin peut être relancé, il restera toujours très cher. On n’a pas trouvé de moyen technologique de le « démocratiser » comme on a pu le faire avec le saumon fumé.

Quant au chanvre, il n’a jamais pu fournir que de la toile de qualité très ordinaire ; son débouché principal était la corderie. On peut se demander si le regain d’intérêt pour la fibre de chanvre n’est pas lié à l’attrait du cannabis…

Récupération comme cultures locales et ancestrales ne permettent guère d’espérer faire beaucoup plus que le maigre existant. Alors, il resterait une voie, d’après notre plaquette, dans le commerce solidaire de la fringue de seconde main. Pour faire bonne mesure, on y ajoute la chaussure. Et là, cruelle déception : le privé lucratif occupe déjà le terrain, et semble difficile à déloger. Qu’il est dur de faire prévaloir la vertu !

Philippe KAMINSKI

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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.



 

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