Si le théâtre français est probablement l’un des secteurs professionnels les plus touchés par la pandémie dans l’Hexagone, il n’en est pas de même en Russie : le théâtre russe a non seulement continué à exister, mais s’est également saisi des événements pour résister et se réinventer.

Premier volet de notre petit tour d’horizon non exhaustif de l’art théâtral en Russie, par temps de pandémie.

L’état du théâtre russe en pandémie 1/4

Sauf pendant le premier confinement, la pandémie n’a pas fait fermer les théâtres en Russie. Étaient autorisées, à Moscou en tout cas, depuis octobre 2020, des jauges à 25 %, devenues en janvier 2021 – depuis l’avènement du vaccin Spoutnik V –  50 %, et plus récemment 75 %. Il est difficile de généraliser, une grande disparité règne dans l’immense pays entre les capitales elles-mêmes (Moscou/ Saint-Pétersbourg) et les différentes régions où le vaccin est encore peu présent et où la réalité est diverse. Mais la vie théâtrale a perduré malgré les fermetures, puis les annulations – quand dans une troupe il y avait des malades –, malgré les déplacements de programmation, voire les substitutions. On a tout fait pour ne pas refermer la porte des théâtres, et on a répété, présenté des premières, réalisé des festivals – à un rythme moins soutenu et parfois très tendu, dans l’angoisse de l’arrêt brutal ; on a adapté, numérisé, zoomé, on a réfléchi, on a inventé.

La pause pandémique : des pistes pour se réinventer

Au printemps 2020, les directeurs de théâtre utilisent le mot « pause » pour qualifier le temps nouveau imposé par le virus, et ils accueillent cette pause comme un temps bénéfique de réflexion. « La pause pandémique doit nous ramener au sens du théâtre et de l’art », dit Iouri Boutoussov, qui vient d’intégrer comme metteur en scène principal le théâtre Vakhtangov, énorme vaisseau avec ses six plateaux. Et il ajoute qu’il regrette la disparition du théâtre amateur, l’éclatement du concept de « théâtre-maison » de la tradition russe, sous la pression financière de la rentabilité, des intérêts économiques et des absences réitérées, des désertions d’acteurs partis jouer dans des séries télé plus rémunératrices que le théâtre. Il constate que les Russes ont besoin de théâtre, que le public est là, que les jauges sont remplies même si la salle est à moitié vide, et que les spectacles sont mieux joués car les acteurs vivent leur responsabilité. Ce n’est pas toujours le cas, d’autres directeurs de théâtre rappelant parfois publiquement à l’ordre leurs comédiens à cause de leur négligence.

Le théâtre Sovremennik, dont Viktor Ryjakov a été récemment nommé directeur, a été réorganisé selon la devise : « Le futur dans le passé ». On célèbre en 2021 les soixante-cinq ans du Sovremennik, fondé dans une période de remise en cause, le Dégel : commande à un dramaturge connu, Mikhaïl Dourdenkov, d’une pièce sur les fondateurs de ce théâtre, à partir de matériaux d’archives, exposition, spectacle déambulatoire sur les lieux hantés par ces fondateurs, création d’un lieu en plein air pour les représentations l’été, nouvelles exigences  de présence active envers les comédiens de la troupe, à défaut de quoi ils quitteront la troupe et seront engagés sur contrat, proposition de créations autonomes faites aux acteurs — on le voit, les projets sont très nombreux, tout comme les premières annoncées, dont un spectacle sur Viktor Tsoï, rocker des années 1980 (Vivant par V. Ryjakov), et un autre par Vladimir Pankov (Théâtre de W. Somerset Maugham).

Le « théâtre-maison » ici doit s’ouvrir à un « théâtre-univers » qui doit poursuivre l’expérience artistique engagée en 1956. Revenir aux sources, mais pour aller plus loin. Se réinscrire dans une histoire. Retrouver ses racines pour se booster. Repenser le fonctionnement des institutions.

Avec les deuils qui se succèdent – metteurs en scène décorateurs, acteurs, critiques, théâtrologues, la liste est longue et tragique (Roman Viktiouk, Natacha Kouguel, Irina Ouvarova, Oleg Feldman, Ilya Epelbaum, Sergueï Barkhine…) –, on comprend que la pandémie correspond aussi à un changement de génération dans les théâtres nationaux et municipaux. C’est le grand départ des aînés. On note une sorte de « nostalgie dynamique » à l’égard d’un théâtre qui doit reprendre un rôle central, essentiel dans la société russe à un moment crucial de son existence.

Mais on observe aussi, au théâtre Sovremennik, autour du spectacle Le premier pain de Rinat Tachimov, élève de Nikolaï Koliada, une violente polémique qui secoue en juillet la communauté théâtrale : une association de vétérans, “Les officiers de Russie”, a porté plainte contre un monologue sur la tombe d’un soldat mort pendant la guerre en Afghanistan, monologue jugé outrageant à leur égard ; une accusation de propagande pour l’homosexualité s’y est jointe. Les choses se sont apaisées. Cependant, la censure horizontale a commencé à remplacer la censure verticale, et peut-être à lui préparer un chemin ?

Les festivals

En octobre 2020, Rimas Touminas directeur du théâtre Vakhtangov – qui a tendu la main à I. Boutoussov, en difficulté avec les autorités de Pétersbourg, comme beaucoup plus tôt Iouri Lioubimov avait tendu la main à Anatoli Vassiliev –, disait que « le théâtre est l’unique île où l’on peut conserver tout ce qui est le meilleur, en dépit du fait que le monde s’ensauvage et devienne de pire en pire. » Certains metteurs en scène ont parlé de pause nécessaire, d’autres de miracle possible : ce sont ceux qui sont arrivés à réaliser leur festival.

Ainsi le festival Platonov, très couru, a bien eu lieu en octobre 2020 à Voronej, dirigé par Mikhaïl Bytchkov ; seules les troupes étrangères n’étaient pas au rendez-vous, mais leurs spectacles ont été remplacés par des projections gratuites de leurs créations. Ainsi à Moscou, dans le cadre de la quatrième Biennale de l’art théâtral, le festival “Leçons de mise en scène” a réuni dans son programme en novembre-décembre 2020 les treize meilleurs spectacles de Russie, venus de Krasnoïarsk, Sverdlovsk, Voronej, Ekaterinenbourg, Minousinsk, Biisk (dans l’Altaï), Perm, Moscou bien sûr. Le « gagnant » : Dmitri Krymov avec son spectacle Tous sont ici, conçu en mémoire de ses parents disparus, le metteur en scène Anatoli Efros et la critique de théâtre Natacha Krymova.

Le festival “Masque d’or” a quant à lui remplacé sa grandiose cérémonie moscovite de remise des prix, repoussée à l’automne 2020, par un événement en ligne où un couple de comédiens annonçait les nominations et les récompenses, avant que les spectateurs soient aussitôt transportés dans le théâtre ou l’appartement du lauréat – espace intime ou collectif. Entourés de leurs collaborateurs, d’une partie de la troupe ou seuls, les artistes récompensés parlaient avec simplicité de leur travail : rôle, mise en scène, décor ou musique. Et cette façon de faire, sur les lieux même du travail théâtral ou dans la solitude d’une chambre, était bien plus intéressante, sincère, émouvante, authentique en somme, que le spectaculaire de rigueur, hors-sol, mondain et tous ses flons-flons. Cette solution simple et efficace aurait pu être retenue pour 2021, mais ne l’a pas été – une cérémonie bizarrement féministe, mise en scène autour des Trois sœurs pour un parterre choisi de professionnels, sans masque et avec embrassades chaleureuses, à la russe, ayant été préférée… Le Masque d’or a développé un programme de films des spectacles-lauréats du festival à projeter dans les cinémas d’une dizaine de villes russes, et prépare sa nouvelle édition 2022.

Enfin, ajoutons que, dans de petites villes de province, comme à Buinsk au Tatarstan, un festival local, destiné à montrer aux critiques du centre et des républiques voisines l’état de leurs recherches, a perduré malgré les difficultés liées à la pandémie.

À suivre…

Béatrice PICON-VALLIN

 

N.B. Tous les textes cités sont tirés de blogs qui sont en partie, en Russie, le samizdat d’aujourd’hui, ou du média internet russophone basé en Lettonie, Meduza.

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Photographie à la Une : Théâtre Vakhtangov, Moscou, Russie
Crédits : A. Savin
Source  : Wikipedia