Caduc, Hulot !

Caduc, Hulot !
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Le statisticien Philippe Kaminski est un spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France. Commençant ses recherches à la fin des années 70, il a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il commence aujourd’hui une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets en lien avec l’ESS.



[Tribune libre*]

Passé le premier flot de commentaires, parmi lesquels j’ai noté bien peu d’opinions dépassant le court terme émotionnel, il convient de prendre un peu de recul et d’analyser, non pas la portée de la « vacance de Monsieur Hulot », mais le bilan de son mandat de ministre d’État et la situation dans laquelle il laisse l’écologie. D’autant que notre homme avait aussi la tutelle de l’Économie Sociale, l’intitulé de son ministère comportant explicitement le mot « solidaire ».

Nicolas Hulot a dû faire face à de nombreuses attaques (on se souvient notamment de celle de Brigitte Bardot) et il a été quelque peu déstabilisé par des révélations concernant sa fortune. Mais, globalement, il a conservé sa popularité intacte. Et il aura duré quinze mois ; on ne peut donc le comparer à ces ludions que furent Servan-Schreiber pour VGE ou Alain Bombard pour Mitterrand. Faudra-t-il donc continuer à compter avec lui ? Serait-il devenu un recours ?

D’emblée, je réponds que je ne le pense pas, et surtout que je ne l’espère pas. Et que je juge très sévèrement son bilan. Mais pouvait-il en être autrement ? La politique est un métier. Un sale métier, diront certains, avec de justes raisons ; mais un métier tout de même. Nicolas Hulot aurait pu, soit se cantonner à son rôle de caution médiatique et laisser d’autres faire le boulot, soit s’y coller avec humilité et apprendre peu à peu ce métier dont il ignore encore tout. Au lieu de cela, il a voulu avoir à la fois le beurre et l’argent du beurre, c’est-à-dire assumer lui-même ses responsabilités, mais en restant ailleurs, perché sur son superbe Aventin. Cela ne pouvait pas marcher.

Faute de pilote, l’écologie a continué à dériver, sur ses penchants les plus pervers. Le rattrapage en sera d’autant plus long et plus difficile. Je n’évoquerai pas plus avant l’Économie Sociale ; Nicolas Hulot n’y connaissait rien, il n’en connaît pas plus aujourd’hui, et cela ne l’a jamais intéressé. C’est dommage ; mais toute la faute incombe à ceux qui ont décidé cet étrange rattachement, peu compatible avec l’esprit de la loi Hamon, d’autant que la « vie associative » est restée rattachée à ses tutelles traditionnelles.

Ce que je nomme les « dérives » de l’écologie, et qui viennent d’ailleurs heurter de front les principes de l’Économie Sociale, peuvent se résumer en trois termes : le sectarisme, le catastrophisme et le picrocholisme. Le devoir d’un vrai ministre de l’écologie aurait été d’obvier à leur prolifération cancéromorphe, sur le modèle de ce qu’avait fait naguère Ségolène Royal en tournant le dos à l’écologie « punitive », montrant ainsi la voie à poursuivre. Au lieu de cela, Nicolas Hulot a laissé filer, ne montrant aucune empathie pour les populations, et faisant chorus avec les « associations » amies et les médias au mépris de la plus élémentaire objectivité scientifique.

Le sectarisme, c’est cet ennemi du Bien Commun et de la cohésion sociale qui consiste à dresser des listes d’Ennemis de la Terre avec lesquels aucun dialogue n’est possible. En première ligne, ce sont les propriétaires d’une voiture Diesel, les chasseurs, les amateurs de corrida… mais bien d’autres catégories sont prêtes à venir les rejoindre. Et pour tous, ce ne peut être que la mise au ban de la Cité, puis l’extermination graduelle. Il est des déclarations qui ne sont pas loin de l’appel au pogrom. L’écologie a bien sûr tout à perdre, en s’alignant sur la voix des plus fanatiques de ses partisans.

Et pour ce qui est de l’Économie Sociale, rappelons que la gestion démocratique et désintéressée des organisations n’est le monopole d’aucun camp, et que la recherche de l’intercoopération est un principe coopératif fondamental, garant de la paix civile et d’un véritable progrès social !

Le catastrophisme, c’est la référence compulsive, en toute chose, à ce qui peut arriver de pire et qui prend valeur de prophétie certaine. L’écologie s’en est faite la spécialité. Quand ce poison mortel est instillé, il n’y a plus place pour le raisonnement, toute controverse scientifique ou économique est bannie, le moindre optimisme ou le simple espoir naïf d’une situation meilleure à venir sont hors de propos. Alors que jadis le succès de l’écologie dans l’opinion venait de ce qu’elle pouvait apporter de chatoyant, de l’air pur, de l’eau pure, une nature préservée, en tout bien tout Rousseau, aujourd’hui les mêmes images ne nous sont servies que sous des dehors grinçants, inondations, sécheresses, contaminations, épidémies, ruines et malheurs, avec leur cortège de menaces et de mises en garde. De quoi déprimer durablement tout le monde, et au service de qui, en dehors des fabricants de psychotropes et autres marchands d’orviétan ?

Enfin le picrocholisme, par référence au roitelet à la bile amère qui défia le bon Grandgousier, c’est l’appropriation infantilisante du futur, et surtout du futur long, sur le mode des conquêtes de villes, puis de provinces, puis de nations et de continents entiers qu’échafaudait le pauvre Picrochole, sans laisser de place à l’imprévu, aux revers, aux changements de contexte. Cette vision figée et chiffrée du temps, scandée par des objectifs de nature quasiment religieuse, en tous cas imperméables tant à l’art politique qu’à l’innovation, est au mieux ridicule, au pire proprement terrifiante ; et cependant elle gagne du terrain, s’imposant partout où subsiste un grain d’incertitude ou de liberté.

En 2040, la part de l’Économie Sociale dans le PIB devra atteindre 30 %, avec un objectif intermédiaire de 20 % en 2025. Fermez le ban, il n’y a rien à discuter. C’est comme ça. De même, les parts du gras, du salé et du sucré dans l’alimentation devront avoir baissé de 40 % en 2030, pour avoir complètement disparu en 2050. C’est le prix à payer pour sauver la planète.

Pour sauver l’écologie, il nous faudrait donc un ministre qui ne soit pas simplement un super-directeur de l’ADEME (ou alors, on va vraiment finir par regretter Ségolène Royal !) et, tant qu’à faire, qui soit réellement intéressé par l’Économie Sociale, tant ce sont les principes de celle-ci, écoute de chacun, recherche pragmatique de tous les progrès possibles et en tout cas refus du fatalisme et de la désespérance, enfin fixation d’objectifs réalistes et contrôlés démocratiquement, qui pourront redresser l’écologie et lui redonner la faveur du public.

Philippe KAMINSKI



* Faut-il le rappeler ? Les tribunes libres n’engagent que leurs auteurs, dans la limite du respect de la loi.



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