S’il faut trouver un mérite au Covid-19, c’est celui de nous avoir permis d’éprouver concrètement ce que signifie cette crise de civilisation depuis longtemps annoncée. Quelle sera notre capacité collective à formuler une nouvelle ambition politique tenant compte de l’expérience que nous traversons et quelle place la culture occupera-t-elle dans ce nouveau dessein ?

Éditorial du dernier numéro de la revue L’Observatoire, n°56, été 2020.

La crise sanitaire nous rappelle avec force les limites d’une certaine mondialisation mais aussi la nécessité d’imaginer des réponses à la fois globales et locales aux défis de l’époque. Le repli sur soi aurait toutes les apparences du bon sens mais ne serait qu’une fausse solution pour imaginer un avenir durable. Avec le recul que nous a donné le confinement, nous entrevoyons davantage que les différentes dimensions de la grande transformation en cours ont partie liée : une révolution numérique totalement ambivalente, une crise écologique qui laisse planer de grands périls à venir, une mondialisation dominée depuis quatre décennies par la seule logique du libéralisme, une montée des nationalismes et des populismes qui est l’un des symptômes de la crise de la démocratie.

Autre vertu de la crise, elle nous a conduit à expérimenter une forme de décélération. Certes, les écrans numériques n’ont pas cessé de capter notre attention, mais nous nous sommes mis à nous attarder sur des choses simples de la vie. Les témoignages d’une contemplation retrouvée se sont multipliés. On a constaté que l’air se purifiait, que les oiseaux réintégraient le cœur des villes, que le silence même y revenait et qu’un peu de temps nous était rendu.

OPC 56 couvertureIl y aura encore beaucoup à dire sur l’incroyable dimension existentielle de cette crise. En nous renvoyant à notre sentiment d’espèce, et à la fragilité de celle-ci, elle nous a permis de nous sentir plus humains, plus fraternels. L’Autre nous a manqué ! Voilà l’une des grandes nouvelles du moment historique que nous avons vécu. Il y en a peu de cette importance dans l’histoire humaine. Les bruits de casseroles chaque soir à 20 heures ne s’adressaient pas qu’au personnel soignant. Ils envoyaient un message de partage à tout un chacun. Comment après cela plaider pour des solutions simplistes consistant à nous enfermer à l’intérieur de nos frontières ? Dire l’importance des territoires comme espaces de vie, de projet et de production n’a rien à voir avec la promotion mortifère de politiques obsidionales. Le local a vocation à demeurer cette part d’universel dans laquelle chacun doit pouvoir se reconnaître. L’Europe a finalement fait la preuve de sa capacité à nous protéger. Elle reste plus que jamais le cadre de notre communauté de destin. Elle a une responsabilité éminente pour engager un nouveau projet européen et donc citoyen, un dialogue clairvoyant avec le monde et pour prendre toute sa part vis-à-vis des réfugiés climatiques et autres victimes des échanges inégaux. On s’en sortira parce que l’on saura inventer une autre manière de vivre ensemble. Et que les choses en la matière se rapprocheront des mots…

Cependant, pour qu’une autre mondialisation soit possible, on aura également besoin de revisiter nos organisations internationales, renforcer l’OMS et l’OIT, réformer l’ONU, réinventer l’UNESCO… Mais il y aurait des conditions préalables pour relever ce challenge : d’une part qu’en toute circonstance elles aient le respect de la liberté d’expression et des droits fondamentaux de l’être humain comme boussoles, d’autre part qu’un Observatoire mondial indépendant pour la défense de la culture puisse faire entendre la voix des citoyens du monde. Malheureusement, pendant la crise, l’asservissement de populations civiles, les guerres de conquête, les affrontements religieux, ont continué dans le silence assourdissant des grands médias.

Plus près de nous, on a mal pris la mesure de ce qu’a pu être l’enfermement chez soi dans des espaces réduits pour des populations paupérisées. Cette réalité infernale nous était en quelque sorte cachée : fatalité du confinement. Pour communiquer dans une telle situation, il fallait impérativement avoir accès à Internet. Mais la fracture numérique ne relève pas que d’une question d’accès mais aussi d’usage. On commence à entrevoir par certaines enquêtes comment on a pu pro ter de cette parenthèse pour s’éduquer, se cultiver, se relier. Beaucoup ont fait des découvertes artistiques et culturelles inattendues. Mais la réalité est qu’un très grand nombre de personnes, des jeunes en particulier, sont restées à l’écart des nouvelles offres culturelles numériques. Travailler pour le monde d’après implique de se saisir plus volontairement de tels écarts.

Il y a encore bien d’autres leçons à tirer de la crise sur le plan culturel. Elle a notamment révélé, à travers de multiples initiatives, un profond désir d’expression et de communion par les arts et la culture. Elle a rappelé la fragilité structurelle de la création et de la diffusion artistique. Elle a mis en évidence comme jamais l’importance de la culture dans la vie des territoires et – quelle découverte ! – le poids économique du secteur culturel.

Dès l’entame du confinement, les acteurs culturels ont fait preuve de créativité pour proposer des ressources en ligne. On a même pu constater une forme de surmobilisation numérique de leur part, probablement révélatrice d’une inquiétude à continuer d’exister dans un contexte incertain. Ici et là, des supports ont été bricolés dans l’urgence, mais ce n’est pas si grave que cela. Après tout, le confinement a aussi favorisé bien des expérimentations qui ne sont pas vaines et méritent d’être capitalisées. Retenons aussi tous ces gestes d’artistes ou d’amateurs sur les réseaux sociaux. À travers leurs chansons, leurs vidéos, leurs poésies, ils ont attesté d’une vitalité très réjouissante ! Dans ce lot de propositions, de nombreuses pépites nous ont donné le sourire et permis de nous sentir en fraternité. Voici pour les nouveaux élus autant de signaux sur la nécessité de mieux considérer les enjeux numériques dans les politiques culturelles de demain.

En prolongeant les droits des intermittents à bénéficier de l’assurance chômage, l’État a fait un pas décisif. Le spectacle vivant n’est cependant pas sorti de l’ornière. Quant à la situation des arts visuels elle est encore plus critique. Les collectivités se sont mobilisées pour tenter d’apporter des solutions pragmatiques. Les opérateurs artistiques et culturels ont massivement joué le jeu de la solidarité. Il faut cependant travailler sur le moyen terme, c’est-à-dire 2022 a minima, et continuer de traiter les urgences. Des artistes, des collectifs d’acteurs qui participent tant à la vie même des territoires sont en danger. De manière structurelle, ces petites équipes ne bénéficient pas d’un soutien en faveur de leur fonctionnement mais restent financées au projet. Or, beaucoup de projets ont été annulés sans report possible. Ces acteurs de terrain représentent bien souvent un point aveugle pour les collectivités. Il faut donc s’atteler à repérer sans délai les situations critiques. Le renouvellement des équipes municipales arrive à point à cet égard. Les visioconférences ont permis de premiers diagnostics. Maintenant, nous avons besoin de programmes d’évaluation ambitieux, concertés, territorialisés, qui associent collectivités publiques, réseaux artistiques et culturels, contributions citoyennes… Pourquoi ne pas inventer de nouvelles formes de coopérations préfigurant une autre gouvernance culturelle par intercommunalité, bassin de vie, département, autour des métropoles, avec les régions en point d’appui de manière à mettre en perspective les situations locales, estimer les difficultés, réfléchir aux réponses qu’il convient d’apporter et en profiter pour se redire le sens des politiques culturelles dans le monde qui vient ?

Jean-Pierre SAEZ

Directeur de l’Observatoire des politiques culturelles (OPC)

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SOMMAIRE DU NUMÉRO

Sommaire n.56 de l'OPC