La tradition française veut que les critiques de théâtre aient le privilège d’être invités aux représentations : à entrée libre, publication en retour. Mais selon que vous écrivez dans tel ou tel support, vous serez plus ou moins bien placé…

Vagabondage théâtral

Il y a encore peu nous recevions des cartons d’invitation sur lesquels les directeurs des théâtres  disaient avoir le plaisir de solliciter votre présence, certains allaient même jusqu’à affirmer qu’ils en étaient heureux. Autrefois, les mêmes affirmaient avoir l’honneur de vous accueillir. Aujourd’hui, le plaisir se fait plus rare ; quant à l’honneur, il a complètement disparu. Reste un laconique « invitation » assorti d’une mise en garde : le faire-part est « strictement personnel »… Mais peu importe nous continuons, bon an mal an, à bénéficier de ce que l’on nommait jadis des billets de faveur. Une faveur, l’invitation des critiques ? Réponse en chœur des intéressés : « Comment ferions-nous si nous n’étions pas “conviés” aux représentations dont nous devons rendre compte ? » Soit, sauf que dans certains pays les journalistes payent leurs places, et la critique n’y est pas plus moribonde que la nôtre…

Il y a quelques années, le grand Stanislas Nordey, qui voulait révolutionner les us et coutumes du monde théâtral, avait cessé d’inviter les critiques priés de payer leur écot comme tout un chacun. Résultat : seuls les journaux « riches » acceptaient de régler les places de leurs critiques, certains de ceux-ci se faisant rembourser sur leurs notes de frais de taxis ou de restaurants… ! Des compagnies programmées dans le théâtre dirigé par S. Nordey, voulant absolument avoir de la presse, ont fini par acheter des places pour les offrir aux journalistes !…

Mais je m’égare : je voulais simplement souligner le fait que, pendant un certain temps, j’ai joui en toute tranquillité du « privilège » d’être invité jusqu’au jour où un ami qui avait commencé à exercer la même fonction critique m’affirma, sourire aux lèvres, que bientôt, lui qui était plus mal placé que moi finirait par inverser cette tendance et aurait droit à un fauteuil quelques rangs devant, et au milieu de la rangée ! Ce qui, bien sûr, n’a pas manqué d’arriver. Il me signifiait ainsi, avec tact, que nous n’étions jamais placés « innocemment », n’importe où dans les salles, qu’il y avait tout un plan très savant pour savoir où vous caser ! Je m’en suis bien rendu compte un soir lorsque, après une série de cafouillages, je me suis retrouvé assis dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon près du directeur de l’époque (Bernard Faivre d’Arcier). Que ne m’était-il pas arrivé ? Par quel privilège avais-je pu être ainsi « honoré » ? Les remarques ironiques de mes « collègues » me rappelant ainsi à l’ordre !

J’ai par la suite appris quel casse-tête ce pouvait être que d’établir un plan de salle, cette vieille résurgence du XIXe siècle où chacun scrutait ses voisins et entendait se montrer dans telle ou telle position, selon son rang. Ainsi pour en revenir à notre petite corporation, selon que vous écrivez dans tel ou tel support, vous serez plus ou moins bien placé. J’ai ainsi eu un ami (j’en ai décidément beaucoup dans ce milieu !) qui écrivait à la fois sous son vrai nom et sous pseudonyme dans des supports différents : les deux n’étaient pas du tout traités de la même manière…

Il m’est arrivé d’être placé quasiment derrière un pilier, ou vraiment sur le côté et ainsi de ne voir qu’une partie du spectacle. Mon rêve aurait été d’écrire de telle manière que le lecteur ait le même champ de vision et de lecture que moi à la vision de la représentation !…

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.

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