François Bayrou vient d’être nommé commissaire général au Plan : une manière de recycler un vieil animal politique en mal de visibilité médiatique en même temps qu’une reconnaissance implicite de l’inutilité du Plan… ce qui ne daterait pas d’hier, à en croire notre chroniqueur.

Actualités de l’économie sociale

Ainsi donc, nous aurons de nouveau un commissaire général au Plan. Ce n’est que fiction ; l’ancien Plan, supprimé en 2006, avait en fait changé de nom et devint le Centre d’analyses stratégiques, puis le Commissariat général à la stratégie et à la prospective, enfin France Stratégie. Ce dernier organisme demeure, et reprend donc le nom de son ancêtre d’après-guerre. Mais au lieu d’être dirigé par un technocrate, il se voit dévolu à titre de fromage de consolation à un vieil animal politique en mal de visibilité médiatique, ce qui peut difficilement passer pour une marque de reconnaissance de son utilité.

Les commentaires ont essentiellement porté sur la personne de l’heureux récipiendaire qui, nous l’espérons, n’a été mis là que pour se faire oublier. Il y a eu aussi de nombreux retours, empreints de nostalgie et d’éloges posthumes, sur l’histoire du Plan, de la « planification à la française » et de ses mérites putatifs. L’herbe était tellement plus verte au temps jadis ! L’État était stratège, la France avait une vraie politique industrielle, et le Plan, cet « anti-hasard », lui frayait le chemin glorieux de la croissance, de la puissance et de la prospérité.

Que chacun aille croire, s’il le désire, à ce conte de fées, pourquoi pas ? Mais n’en pourrait-on pas trouver de plus vraisemblable ? Quel crédit accorder à ces fariboles ? En tous cas, elles ne cadrent guère avec mes souvenirs, si tant est que ceux-ci méritent d’être consignés. Tout de même, aurais-je pu passer à côté d’une telle rivière de félicité, et ne pas être touché par la grâce ? Opportunément, je retrouve un livre déjà ancien, qui me conforte dans l’idée que le rêve d’un esprit de Plan serti de merveilles, enfoui dans le passé et qu’il suffirait de ressusciter pour retrouver l’âge d’or, n’est pas chose nouvelle.

Il faudrait partir à la recherche du véritable esprit du Plan, revenir aux sources fécondes de son inspiration d’origine ? Renaissance du Plan, tel est le titre d’un essai rédigé par l’un de ces vieux affligés exhalant leur détresse de planiste compulsif frustré. Le contenu de l’ouvrage, à peine actualisé, pourrait être signé par les pleureuses d’aujourd’hui sans que nul ne s’aperçoive qu’il a été publié en… 1971 ! Eh oui, il y a cinquante ans, il y avait déjà des Anciens, des Sages ou des vieux schnocks, pour estimer que leur bel idéal avait été trahi. Voici des extraits d’une critique d’époque :

« Le livre que vient d’écrire l’ancien Directeur Général de l’I.N.S.E.E. est fait de l’entrelacement de deux thèmes : la crise de la société contemporaine, et le remède qui consiste en une planification profondément rénovée. Pour l’auteur, la crise réside dans un développement économique anarchique où les seules possibilités de régulation, d’ailleurs très insuffisantes, sont détenues par les grandes entreprises privées. La planification, telle qu’elle s’est construite en France, pourrait permettre de redresser la situation si elle était agencée de manière à offrir à tous une véritable participation à des choix politiques qui porteraient sur les questions de fond : conception du mode de vie et recherche d’une plus grande égalité des chances et des situations. L’une des réformes devrait consister à créer une Cour économique suprême, organisme doté d’un financement propre et chargé de mettre à l’étude des variantes de politique économique ou sociale négligées dans les projets officiels. Le point soulevé par Claude Gruson est d’importance. Il est vrai en effet que l’éventail des alternatives envisagées est presque toujours très restreint. Mais on peut regretter que la solution proposée s’inspire une fois de plus d’un modèle centralisateur et laisse de côté l’idée d’un réseau plus diversifié de centres de recherche socio-économique où les fondations pourraient jouer un rôle important. »

L’auteur de ces lignes s’appelait Bernard Cazes, disparu en 2013. Je l’ai connu quelques années après la parution de cette critique. Il dirigeait, au Plan, la cellule de réflexion sur le long terme et les changements de société. En fait de cellule, il y était tout seul, et on l’avait mis dans ce placard parce qu’il pensait mal. Car le sectarisme ne date pas d’aujourd’hui…

Je n’ai jamais su au juste quels étaient exactement ses engagements à droite. Peut-être ne s’agissait-il que de quelques propos à l’emporte-pièce. Il était en effet, dans sa conversation, volontiers cassant, caustique, provocateur, et nul doute que cela avait pu indisposer l’un ou l’autre. Toujours est-il que c’est dans son bureau que s’entassaient tous les bouquins et publications traitant de prospective, en provenance du monde entier, et qu’il valait mieux les lui emprunter directement que de passer par la bibliothèque officielle.

Le Plan n’avait donc rien, en ces années de gloire et de prestige, mais rien à faire de la prospective et de l’analyse des mutations sociales. Cela va contre les idées généralement admises. Mais je puis en témoigner. Je l’ai vu, je l’ai vécu.

Quant à Gruson, qui était un mendésiste formé à la vieille école, il estimait donc en 1971 que la France était un pays dirigé par un capitalisme égoïste et que cela marquait une crise profonde. C’est assez cocasse, la vraie crise issue du premier choc pétrolier étant arrivée trois ou quatre ans plus tard. Comme toujours, on mit du temps avant de comprendre que la cassure était profonde et durable, et la période précédente, prenant le nom de « Trente Glorieuses », devint dans les esprits une sorte d’âge d’or. La nostalgie s’empara alors de beaucoup de monde ; mais Gruson l’avait précédée. J’imagine que bien avant la chute et leur sortie du Paradis, Adam et Ève devaient passer par des moments où, en plein Eden, ils regrettaient le bon temps où les fleurs étaient plus belles et les fruits plus mûrs.

Gruson préconisait un renforcement autoritaire de la planification, tempéré par une vague touche de participation démocratique ; cette dernière revendication m’apparaît bien étrange, car il s’agissait là du mode de fonctionnement routinier de l’institution de la rue de Martignac (de même qu’on parle du « quai d’Orsay », on disait alors « la rue de Martignac » pour désigner le commissariat général au Plan). Depuis, on a vu se créer une foultitude de Hauts Conseils en tous genres, se superposant les uns aux autres, chacun reprenant peu ou prou l’esprit de la Cour Suprême esquissée en 1971. Malgré quelques fusions et dissolutions, l’actuelle France Stratégie en coordonne encore une bonne dizaine.

Quant à la réforme suggérée par Bernard Cazes, qui s’inspirait du modèle allemand, elle fut mise en œuvre un peu plus tard, par le gouvernement Barre, avec la création de trois instituts indépendants, l’un d’inspiration universitaire, le second patronal et le troisième syndical. Seul le premier (l’OFCE) a durablement survécu, mais s’est notablement écarté de l’esprit que voulait lui insuffler son fondateur (Jean-Marcel Jeanneney).

On peut donc dire que tout a été essayé, et plusieurs fois. Si, malgré tous ces efforts, et malgré la routine, l’idée de Plan a été abandonnée, c’est vraiment qu’elle n’embrayait plus sur rien, qu’elle n’évoquait plus que la sclérose et l’archaïsme.

Le véritable assassin du Plan ne fut-il pas, paradoxalement, celui qui le personnifiait le mieux, et qui en avait la responsabilité, je veux parler de Michel Rocard ? Lorsqu’il s’installa en 1981 dans son ministère conçu pour le tenir durablement éloigné des jeux du pouvoir, son premier soin, tout d’orgueil, fut d’annuler le huitième Plan qui venait d’entrer en service, de lancer un plan intérimaire de deux ans, et d’annoncer qu’après cet intérim, viendrait un vrai Plan, le sien, magnifique et impérissable, merveille d’entre les merveilles. Il savait bien pourtant que ce huitième Plan avait été rédigé par des équipes composées presque exclusivement de socialistes bon teint. Mais il portait la marque infâmante du septennat Giscard. Et de toutes façons, avec les nationalisations annoncées par le Programme commun de la Gauche, tout allait changer. Il fallait donc tout refaire.

Les économistes qui travaillaient en 1981 pour le Plan étaient entièrement acquis, d’une part à une idéologie néo-keynésienne qui ne leur permettait de voir les entreprises et le marché que comme des êtres mécaniques totalement soumis à des lois macro-économiques intangibles, d’autre part à une confiance aveugle dans les modèles économétriques dont ils multipliaient à l’infini variantes et simulations. Ils ne purent donc, aussi bien pour le plan intérimaire que pour le neuvième plan, que refaire ce qu’ils avaient déjà fait pour le huitième. Comme pendant ce temps le chômage et le déficit de la balance commerciale ne cessaient de monter, leurs belles mécaniques perdirent de leur attrait. Rocard en s’en soucia guère ; il ne travaillait pas pour le Plan, il voulait que le Plan travaille pour lui. Et, en bon éternel perdant, il perdit une fois encore, entraînant un peu de Plan dans sa chute.

L’idéologie planiste était, avant-guerre, partagée par beaucoup de monde. Les marxistes bien entendu, pour lesquels le Gosplan soviétique avait des allures de Bible. Mais aussi beaucoup de gens répartis sur tout l’échiquier politique, pour lesquels planification rimait avec modernité, efficacité et rigueur. Puis vint le second conflit mondial, qui vit naître de nouvelles techniques, comme la programmation linéaire et la recherche opérationnelle, accréditant chez de nombreux esprits la certitude que des méthodes scientifiques sauront mieux gouverner les sociétés que les errements des dirigeants politiques. Il fallut du temps pour que ce néo-saint-simonisme se fracasse sur la réalité d’un monde indiscipliné et frondeur, refusant obstinément d’obéir aux injonctions des planificateurs de toutes obédiences.

Mais la bête n’est pas morte pour autant. S’il n’y a plus de Grand Plan, en attendant celui que nous sortira Bayrou, nous ne manquons pas de petits plans. Il y en a pour tout, et pour tous les goûts. Pas de relance, mais un Plan de Relance. Pas d’hydrogène, mais un Plan Hydrogène. Pas de voiture électrique, mais un Plan Mobilité Électrique. Parfois le plan est flanqué d’un adjectif mystérieux, « marshall ». Ainsi nous aurons un Plan Marshall Batteries, un Plan Marshall Apprentissage, un Plan Marshall Dépendance. Messieurs-Dames, à votre bon cœur !

Philippe KAMINSKI
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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.