Véritable précurseur de l’économie sociale, Frédéric Le Play a vu son héritage être progressivement liquidé par Charles Gide, au point de voir ce dernier être considéré comme le père d’un courant qui pourtant le précède. Dans son sillage, une autre personnalité complexe : Henri Desroche. Voici la seconde partie d’une analyse historique précieuse pour éclairer les enjeux actuels.

Actualités de l’économie sociale

Nous avons évoqué Frédéric Le Play, il nous reste à découvrir Charles Gide et Henri Desroche. Mais auparavant, faisons un détour par Genève, en 1890. La Société chrétienne suisse d’Économie Sociale invita successivement quatre conférenciers, supposés être les meilleurs présentateurs francophones des différentes doctrines sociales ayant alors cours dans le monde. Leur compilation, publiée sous le titre Quatre Écoles d’Économie Sociale, présente toujours, cent trente ans après, un vif intérêt.

Pourquoi quatre ? Pourquoi ni trois ni cinq ? Je l’ignore, de même que j’ignore les conclusions qu’en tirèrent nos Genevois. Cela fait partie des mystères que j’aimerais bien avoir éclairci avant de tirer ma révérence de ce bas monde ; autant dire que cela peut prendre, je l’espère et je fais ce qu’il faut pour, encore bien du temps. Il n’en demeure pas moins que ce quadrilatère m’intrigue. Car à côté du libéralisme et du collectivisme, les Suisses ont distingué deux tierces écoles, d’une part celle de Le Play, et une seconde, présentée par Charles Gide. À la place, j’aurais plutôt attendu une contribution d’inspiration proudhonienne ; son absence montre bien qu’à cette époque, l’influence de Proudhon était déjà fortement déclinante.

Cela montre en tous cas que Gide fut, sinon l’assassin, du moins le vautour, le syndic de liquidation, de l’héritage de Frédéric le Play. En conclusion de sa conférence, il renomma selon sa propre pensée les quatre interventions, d’une manière très significative : École de la liberté pour le libéral, École de l’égalité pour le collectiviste, un dédaigneux École de l’autorité pour le leplaysien, enfin École de la solidarité pour lui-même. J’ai lu qu’après la création du Musée Social, Gide le fréquenta ; je ne sais ce qu’il advint par la suite, mais lors de l’exposition internationale de 1900, c’est lui fut choisi comme commissaire général du pavillon de l’Économie Sociale, en lieu et place des leplaysiens qui avaient animé le pavillon de 1889, dont la reconstitution était précisément l’objet de la fondation du Musée Social. Si bien qu’aujourd’hui, l’histoire « officielle » de l’Économie Sociale fait remonter la création de celle-ci à l’exposition de 1900, ignorant celle de 1889 et toute la filiation leplaysienne. J’en déduis simplement que Gide fut un bon manipulateur et un bon intriguant.

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Mais qui le connaît, aujourd’hui, ce Charles Gide ? Chaque fois que j’évoque son nom devant un nouveau public, je demande à ce que les participants qui ont déjà entendu parler de lui lèvent la main… et il ne s’en est jamais levé beaucoup. Pour quelqu’un qui fut pendant trente ans et plus l’un des plus gros mandarins de l’Université française, ce n’est pas brillant ; grand compilateur, il ne laissa guère de marque d’une pensée originale. Contrairement à son affirmation, il n’y a pas grand-chose dans sa conférence aux Quatre Écoles qui puisse évoquer la solidarité ; il y critique vivement le libéralisme pur, admet cependant que l’intervention de l’État ne doit pas dépasser certaines limites et que les associations de citoyens ont un rôle à jouer, mais sans préciser davantage. Un tel discours, sorte de préfiguration de la social-démocratie, était peut-être original à l’époque, et peut-être avait-il même un caractère prophétique ; mais Gide n’assume ni n’annonce rien de tel. Il se contente de citer, en bon professeur, tous les penseurs de son temps qui peuvent s’inscrire peu ou prou dans cette optique, mais sans jamais se poser en chef de file ni en inspirateur attitré.

D’où vient dès lors qu’il est aujourd’hui vénéré par certains comme le père et le maître à penser de l’Économie Sociale ? Celle-ci, en fait presque exclusivement la coopérative de consommation, n’a pourtant représenté pour lui qu’une occupation ancillaire, parmi bien d’autres. Dans ses Principes d’économie politique ou dans son Histoire des doctrines économiques, deux sommes sur lesquelles des générations d’étudiants ont sué sang et eau, il n’y fait que très peu allusion. En fait je pense que le mouvement coopératif ne devait pas être très différent en 1910 ou en 1925 de ce j’ai observé chez lui plus tard, c’est-à-dire un monde très concret, très pratique, peu attiré par les hautes spéculations intellectuelles. Le cours des événements lui ayant fourni une caution universitaire de grand renom, il l’adopta sans chercher davantage. Gide avait éliminé ses concurrents, s’était fait une petite cour de disciples dévoués, devint la caution académique des coopératives et le resta, même post mortem.

Oncle d’André Gide dont il jalousait la réussite et flétrissait les mœurs dévoyées, Charles Gide était un protestant rigoriste qui ne souriait pas souvent et qui écrasait ses interlocuteurs de sa morgue hautaine. Jusqu’à la fin de sa vie, en bon descendant de camisards, il attaqua le catholicisme et cela joua certainement un rôle dans son acharnement à faire disparaître l’influence de Le Play. Et dans sa ré-écriture de l’Histoire, peut-être aussi pour se mettre bien avec les socialistes dont il partageait fort peu d’idées, sauf un certain pacifisme internationaliste, il s’attacha à réduire l’Économie Sociale à une composante du mouvement ouvrier. Je pense qu’on lui doit par ailleurs l’idée que ses origines remontent aux « socialistes utopiques », c’est-à-dire Fourier, Owen et Saint-Simon, ainsi nommés beaucoup plus tard par Engels dans le seul but de montrer la supériorité du « socialisme scientifique » prôné par Marx. Je rappelle ici que le mot socialisme n’a été introduit qu’en 1834, par Pierre Leroux.

Charles Gide mourut en 1932, et sa Revue des Études Coopératives lui survécut, tant bien que mal. Mais depuis bon nombre d’années il n’utilisait plus, ni le mot, ni le concept d’Économie Sociale. Cette traversée du désert ne s’acheva qu’en 1977, grâce à Henri Desroche. Celui-ci avait été invité, en tant qu’intellectuel de service, à proposer à un aréopage de dirigeants de coopératives et de mutuelles un nom qui pourrait les réunir, leur fournir une identité commune. Plusieurs suggestions furent mises aux voix, économie duale, tiers secteur, économie fraternelle… et finalement Économie Sociale emporta la majorité des suffrages, non pas en suscitant l’enthousiasme, mais en ne recevant aucun veto. Desroche fit, dans son argumentaire, largement appel à la mémoire de Charles Gide et à l’exposition de 1900.

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Qui était ce Henri Desroche ? Dominicain défroqué devenu marxiste militant, puis intégralement sceptique, il avait pour lui une grande culture et une vive intelligence, mais ses errances personnelles en avaient fait un personnage pontifiant et inaccessible, même pour ses pairs sociologues. Très impliqué, entre autres, dans l’observation des mouvements communautaires de l’après-guerre, il se rapprocha naturellement du monde coopératif, étudia et prolongea en quelque sorte Gide tout en accentuant ses préjugés phalanstériens. Je serais assez sévère en revanche pour son œuvre de formation de cadres africains. C’était le début de la coopération, après les indépendances ; et ce fut avant tout pour lui une activité alimentaire, qu’il appelait la « coopération coopérante ». Il en sortit des cohortes entières de jeunes diplômés, totalement déformés par le discours amphigourique de leur gourou, et rendus totalement inaptes au moindre travail concret, que ce soit en France ou dans leur pays…

Et curieusement, à mesure que l’Économie Sociale, dont on ne donnait pas cher de la viabilité, prenait de l’assurance et s’installait dans le paysage institutionnel, Desroche s’en désintéressa, se réfugiant dans la publication d’écrits en langage supra-lacanien, totalement incompréhensibles, peut-être bien aussi de lui-même. Il disparut en 1994, oublié de tous sauf de quelques anciens élèves touchés par la grâce.

Ce qui est à retenir des débats de 1977, c’est que l’objet qui venait d’être porté sur les fonts baptismaux se voyait proposer deux extensions possibles, soit vers les entreprises à participation des salariés, soit vers la nébuleuse constituée par les syndicats, les organismes paritaires, les comités d’entreprise et les régies municipales, en gros l’économie collective chère à Edgard Milhaud (1873-1964), un penseur qu’on pourrait penser proche de Charles Gide mais qui ne le fut sans doute pas.

C’est le noyau dur qui l’a emporté, les coopératives, les mutuelles, les associations gestionnaires de services ou d’équipements importants. Les extensions envisagées et plaidées par Henri Desroche ne reçurent qu’un accueil réservé. Et il en est toujours ainsi, quarante-trois ans après.

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L’Histoire est riche de clins d’œil, et ceux-ci, même s’ils restent purement symboliques, ne sont pas sans signification. En 1977, des frères naguère ennemis à l’extrême assistaient ensemble aux propos d’Henri Desroche, je veux parler des œuvres sociales laïques du CCOMCEN et de leurs cousines d’Église, confédérées dans l’UNIOPSS. Plus récemment, les compagnies d’assurance mutuelles du GSACM (dites alors « sans intermédiaire ») se réconciliaient avec leurs ennemies irréductibles, les membres de la ROAM. Les Montaigu et les Capulet convolaient en justes noces.

Aujourd’hui, ce sont les héritiers de Frédéric le Play et ceux de Charles Gide qui se réunissent. Qui aurait pu imaginer que cela soit un jour possible ? Le temps et l’oubli des offenses ont une puissance insoupçonnée.

En 1963, le Musée Social, tout en conservant son nom, fusionna avec un autre organisme pour donner le CEDIAS. Celui-ci, au fil des ans, perdait de l’argent et se voyait contraint de vendre, l’un après l’autre, les bijoux de son patrimoine constitué en fondation. Son siège historique, rue Las Cases, devait sous-louer une partie de ses mètres carrés. Or de son côté, le Crédit Coopératif souhaitait externaliser ses services d’archives et de documentation, ainsi que ses activités de recherche et de soutien à l’Économie Sociale. Le mariage avec le CEDIAS, autour de leurs trésors historiques respectifs, s’imposait comme la solution la plus naturelle. Certes, il n’y a pas plus aujourd’hui de « gidiens farouches » d’un côté que de « leplaysiens intégristes » de l’autre ; néanmoins, quel retour historique rafraîchissant, tant pour l’esprit que pour le service des visiteurs !

Philippe KAMINSKI
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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.