Le néolibéralisme a provoqué une perte de vision historique totale. La politique culturelle publique n’est pas épargnée, soumise aux puissants du seul moment. En face, il n’y a presque plus personne. Nous devenons amnésiques. Quel terrible constat !

Culture, politique : l’art des mots

On parle de plus en plus d’une décrédibilisation de la politique, en tant que possibilité de changer l’ordre du monde, les rapports de domination. Ce discrédit gagne les politiques publiques : les effets de la généralisation accélérée du néolibéralisme, de la priorité accordée aux intérêts marchands, ont jeté la suspicion sur les valeurs d’intérêt général qui en sont au fondement. La destruction progressive des mécanismes de solidarité, des services publics renforce cette évolution.

Le doute gagne la légitimité même des politiques culturelles, comme si le rôle de l’État était nécessairement normatif, voire coercitif. Ce pourquoi on croit de moins en moins à la dimension publique des politiques culturelles, au sens du service public de la culture. C’est jusqu’à la revendication de l’égalité dans la culture, au fondement des politiques culturelles publiques, qui est devenue suspecte face à l’accusation d’égalitarisme. J’y reviendrai.

Ainsi, tous les vocables ou expressions en italique de ces premières lignes sont devenus rares, voire suspects.

La rapidité des effets concrets de la politique néolibérale a provoqué une sorte d’aveuglement, donc de perte de vision historique, sur ce qui est une inversion de la politique culturelle publique depuis la période de l’après dernière guerre mondiale. Perdant la perspective historique, on devient impuissant à penser la possibilité d’une autre politique publique, donc ses conditions.

La précarisation oblige à une exigence de survie, donc à une focalisation sur les urgences de la vie quotidienne, ce qui contribue à privilégier le présent, donc à déshistoriciser notre rapport à la vie sociale. Perdre la vision historique, c’est percevoir le présent comme inéluctable, ce qui conduit à une dépolitisation.

On oublie que les subventions publiques ont eu un rôle initial inverse à celles d’aujourd’hui (Cf. La langue retournée de la culture, Ed. Excès). Les artistes et responsables culturels eux-mêmes ne croient plus qu’une politique publique puisse être, même relativement, une garantie matérielle et une garantie d’indépendance pour les artistes, les intellectuels, les militants culturels. Ils n’imaginent pas que la subvention, donc l’argent public, a permis, donc pourrait permettre de se projeter librement sur un temps long, sur le plan artistique comme sur celui de la construction patiente des rapports avec la population, les publics, etc.

Pire : de jeunes générations d’artistes ou initiateurs de lieux, de projets, sont de plus en plus tentées par le refus des subventions publiques, entérinant la disparition en cours des politiques publiques de la culture. Elles se sentent écartées – et elles le sont concrètement – des dispositifs publics d’aide ou d’accompagnement. Se développe, alors, un esprit de débrouille, que certains appellent mutualisation. Mais il s’agit d’une mutualisation de précarité (de survie, donc contrainte) qui se substitue, de fait, à la mutualisation de solidarité (choisie) que beaucoup peuvent souhaiter. La valorisation de plus en plus grande du territorial conduit, concrètement, à un localisme qui se traduit par des isolements, voire des replis. Le transfert de responsabilités culturelles de l’État vers les collectivités territoriales, prises au dépourvu et aux finances asséchées, renforce ce mouvement.

Pourtant, ces jeunes générations sont très souvent, en même temps, impliquées dans des actions solidaires, locales, qui témoignent d’une forme de conscience et d’engagement politique, qui demeurent parcellisées et ne sont pas réellement prises en compte et analysées.

Face à cela, une parole politique forte, cohérente, osant parler de politique publique de la culture, osant rappeler ce qu’elle a été et ce qu’elle peut être dans le nouveau contexte, serait essentielle… Pour l’instant, elle est largement absente.

Politiquement, il n’y a pas grand monde pour « oser » revendiquer une politique publique dans la culture, en affirmer la nécessité. Donc pour réfléchir à ce qu’elle pourrait être dans le contexte actuel. Qu’il s’agisse des responsables politiques, même à gauche, qu’il s’agisse des artistes ou acteurs du monde artistique et culturel. Ce qui gagne, c’est la culpabilisation des artistes, des responsables culturels, ceux qui dépensent nos impôts…

Michel SIMONOT

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Écrivain pour la scène. Sociologue de la culture. Engagé dans la vie artistique ainsi dans que dans les responsabilités d’organismes artistiques et culturels. Poursuit une réflexion sur l’écriture et la scène ainsi que sur les rapports entre les enjeux artistiques et les politiques culturelles. Auteur notamment de : Le but de Roberto Carlos (Quartett, 2013), Delta Charlie Delta (Espaces 34, 2016) et La langue retournée de la culture (Excès. 2017). Il tient depuis début octobre 2019 une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle intitulée : « Culture, politique : l’art des mots ».