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Quand ESS et culture favorisent le lien social par la mise en œuvre des droits culturels

Quand ESS et culture favorisent le lien social par la mise en œuvre des droits culturels
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La rencontre entre la culture, les droits culturels et l’économie sociale et solidaire a-t-elle vraiment une fécondité ? N’est-ce pas l’énième lubie d’un monde en quête de sens ? Profession Spectacle a eu l’occasion d’enquêter sur bien des projets et associations culturels à l’œuvre dans le secteur de l’ESS. Notre expert Raphaël Lhomme* veut ici mettre en perspective le lien tissé par ces initiatives avec les droits culturels.

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Au-delà d’un rapport marchand à la « culture », et à l’heure où le manque de lien social sur certains territoires de notre pays revient régulièrement dans les débats politico-médiatiques, des initiatives de l’économie sociale et solidaire (ESS) font de la culture un véritable moyen de redynamiser le lien social sur certains territoires en œuvrant pour une mise en œuvre concrète des droits culturels.

Les droits culturels : participation, accès et contribution

Rappelons que les droits culturels peuvent se définir, de façon simple, comme « les droits de chacun de participer librement aux ressources culturelles nécessaires à son épanouissement et au lien social », selon les mots de Patrice Meyer-Bisch, l’un des membres du « groupe de Fribourg », à l’origine de la Déclaration de Fribourg de 2007 sur les droits culturels. La culture est ici définie dans un sens large, comme « les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement ».

Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, reconnaît également à chacun le droit de « participer à la vie culturelle », comprise comme un processus vivant et interactif, englobant toutes les manifestations de l’existence humaine, conformément à la définition large de la « culture » qui est retenue. Cette « participation » comprend non seulement le fait de prendre part à des activités culturelles, mais aussi l’accès à la vie culturelle ou encore la contribution (par la création artistique par exemple) à cette dernière.

Pour que ce droit puisse être pleinement appliqué, il est également nécessaire qu’un certain nombre de biens et de services culturels soient présents sur un territoire, dont chacun est libre de jouir et de bénéficier (ce qui comprend notamment les bibliothèques, les musées, les théâtres et les cinémas, mais aussi le folklore et les arts sous toutes leurs formes, les espaces publics indispensables à l’interaction culturelle tels que les parcs, les places, les avenues et les rues, etc.), et que des possibilités effectives et concrètes soient offertes aux individus et aux communautés de jouir pleinement de la culture, dans des conditions qui sont accessibles physiquement et financièrement à tous dans les zones urbaines et rurales, sans discriminations (voir l’Observation générale n° 21 pour plus de détails).

Parce que les initiatives de l’ESS sont autant citoyennes qu’entrepreneuriales, elles sont particulièrement bien placées selon nous pour permettre à chacun de participer à la vie culturelle, et contribuer ainsi à leur épanouissement et au lien social sur les territoires. Leur objectif ne se résume en effet pas uniquement à créer de l’activité, mais également à créer du lien social, au-delà de simples relations marchandes. Dans le domaine culturel, elles peuvent alors permettre la mise en œuvre des droits culturels dans les conditions évoquées plus haut. Deux exemples d’initiatives relevant de l’ESS peuvent nous permettre d’illustrer notre propos. Issus d’une publication de l’association Opale, intitulée Art, culture et économie solidaire : dix récits d’initiatives, ils ont également fait l’objet d’articles à part entière dans Profession Spectacle.

La Péniche Cancale : épanouissement de chacun et activation du lien social

La Péniche Cancale de Dijon est la première initiative sur laquelle nous souhaitons revenir ici. Expérience d’ESS bien ancrée dans un quartier, elle a permis de créer du lien social et d’expérimenter les droits culturels sur ce territoire. Expérience d’ESS, d’abord, puisque l’initiative qui prenait à ses débuts la forme d’une association, a par la suite adopté le statut de SA-SCIC (société coopérative d’intérêt collectif, l’un des statuts juridiques de l’ESS). De quoi mettre en cohérence le statut juridique et le projet de cette initiative. Ce dernier consistait à faire d’une péniche un bistrot culturel flottant de proximité. Dès le départ, l’idée était de redynamiser le quartier, en créant un lieu où les habitants pourraient se retrouver, à l’occasion d’un concert ou d’activités plus familiales le dimanche par exemple. Il s’agissait de « créer un lieu accueillant, à taille humaine » selon leurs fondateurs. La programmation, choisie de façon collégiale (la MJC, le centre social et d’autres partenaires du quartier y participent notamment), veille à prendre en compte la diversité artistique et culturelle, à favoriser les rencontres entre professionnels et amateurs et à valoriser les groupes locaux. Ce faisant, elle met en application les droits culturels à une échelle locale, en permettant à chacun de pouvoir s’épanouir et en créant du lien social au sein de ce quartier, par la culture.

Ce lien s’étend même au-delà de ce quartier, et avec d’autres acteurs, puisque la Péniche Cancale fait appel majoritairement aux producteurs locaux pour leurs services de restauration. En outre, cette initiative s’inscrit plus largement dans le paysage culturel dijonnais (on peut penser notamment à la Coursive Boutaric) et tisse des liens avec des réseaux nationaux. Se félicitant d’avoir « réveillé ce quartier à l’abandon, renfermé sur lui-même », les fondateurs estiment qu’ils ont « montré qu’il est encore possible de faire se rencontrer les gens en chair et en os […]. Les spectateurs sont heureux, on vit concrètement l’accès à la culture pour le plus grand nombre. » La Péniche Cancale, ou quand la culture et l’ESS permettent l’épanouissement de chacun et l’activation du lien social.

La Chambre d’eau : multiplication et multiplicité des échanges

L’autre initiative sur laquelle nous souhaitons revenir revêt un intérêt particulier, dans la mesure où elle s’inscrit dans un territoire rural – cette fameuse « France périphérique » dont on parle tant… Il s’agit de la Chambre d’eau à Favril, un village à la frontière des Hauts-de-France. Cette initiative consiste notamment à accueillir des artistes contemporains en résidences, afin de leur proposer des espaces d’expérimentation, tout en les impliquant sur des enjeux locaux.

Selon les initiateurs, « l’idée était de sortir les œuvres des musées, des galeries, des théâtres. L’accueil en résidence associé à des démarches de médiation nous semblait le moyen propice pour engager des relations vivantes entre des démarches de création, des territoires et des habitants. » Cette initiative en milieu rural a en effet l’avantage de créer du lien avec les habitants alentour et les différents acteurs du territoire, en particulier avec les structures sociales, permettant aux personnes en difficulté de « vivre des expériences positives ». Tel cet homme, qui a accueilli un spectacle dans sa cour d’entrée : « Depuis qu’une chorégraphe m’a enchanté en dansant sous l’arbre devant ma maison, que je connais pourtant depuis toujours, je ne le vois plus de la même façon. » Exemple concret d’une forme d’émancipation par la participation à la vie culturelle s’il en est.

Permettant l’épanouissement culturel des habitants, cette initiative crée également des liens sociaux sur ce territoire. Car comme l’indiquent les codirecteurs de la Chambre d’eau, « nous ne souhaitons pas nous situer dans un rapport marchand, dans une posture de prestataire, mais dans une logique d’échange ». Et les échanges sont nombreux, entre artistes et habitants donc, mais aussi avec les communes alentour, les établissements scolaires ou tout autre structure institutionnelle souhaitant mettre en œuvre des activités artistiques et culturelles. De quoi redynamiser tout un territoire par la culture. L’initiative s’inscrit également dans des réseaux plus larges, aux niveaux régional, national, et même international, avec notamment la volonté de constituer un réseau de structures culturelles en milieu rural au niveau européen.

Ces deux expériences – parmi tant d’autres, illustrent ainsi la fécondité de la rencontre entre l’ESS et la culture, dans la mise en œuvre concrète des droits culturels et dans le renforcement du lien social sur les territoires, par la mise à disposition de biens et services culturels et par les possibilités qu’elles offrent aux personnes de participer à la vie culturelle.

Raphaël LHOMME



* Lors du fameux colloque de Cerisy, du 12 au 19 juillet prochains, sur la thématique : « Territoires solidaires en commun — Controverses à l’horizon du translocalisme », Raphaël Lhomme participera à la table ronde (lundi 15 juillet) portant sur « culture et commun dans les territoires ». Ce débat rassemble Laura Aufrère (Univ. Paris 13), Luc de Larminat (Opale) et Raphaël Lhomme (Revue Profession Spectacle).

En savoir plus : programme complet en téléchargement



 

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