De quoi la crise de l’Eurovision est-elle le nom… de la langue française ? d’un modèle archaïque ? de technocrates obsolètes ?

 Actualité de l’économie sociale

Il est difficile de trouver plus téléphobe que moi. Je suis totalement ignorant de tout ce qui touche au petit écran. C’est dire qu’avant d’écrire une note sur l’Eurovision, il m’a fallu me documenter. Je n’ai jamais assisté à une retransmission de ce concours, et si j’en ai souvent entendu parler, ce n’est que par mes divers amis défenseurs de la langue française qui, à chaque édition, s’offusquent de ce que le candidat français chante en anglais. Leur indignation ne m’avait cependant encore jamais poussé à m’y intéresser plus que cela.

Or, ayant récemment pris quelques responsabilités en ce domaine (je suis devenu président de l’association Avenir de la langue française), je ne puis plus me contenter de regarder de loin ces escarmouches télévisuelles. Il me faut, en quelque sorte, me porter à la tête de mes troupes. Le pont d’Arcole m’appelle. Morbleu ! Mais peut-être n’est-ce qu’une tempête dans un verre d’eau ?

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Parlons d’abord de la chanson en elle-même. En ce qui concerne les comportements individuels, les moyennes n’ont aucun sens ; certains ne fredonnent jamais, d’autres le font tout le jour durant. À haute voix, le partage est encore plus marqué. La majorité des gens, que ce soit par pusillanimité ou par certitude d’avoir la voix fausse, n’osent pas chanter devant des tiers, tandis qu’une minorité participent à des chorales ou n’hésitent pas, à n’importe quelle occasion, à entonner avec ou sans micro la ritournelle qui fera leur gloire d’un soir.

Il y avait jadis maintes versions différentes de la même chanson, chaque bassin de diffusion étant relativement fermé. De vieilles rondes enfantines apportées au Canada par les colons français y ont suivi leur propre évolution et se chantent aujourd’hui sur des rythmes et des mélodies sans rapport apparent avec leurs cousines françaises. L’invention de l’enregistrement a conduit à unifier le monde de la chanson ; il y a désormais identification entre un titre, une musique et des paroles. Ne peuvent plus varier que l’orchestration et le nom de l’interprète.

À vrai dire, ce mouvement d’unification avait commencé dès avant le gramophone, lorsque la transmission orale s’est faite écrite. Ainsi, nous ne savons rien ou presque de ce qu’étaient les chansons des corps de garnison, des grandes écoles et de leurs classes préparatoires, et bien sûr des salles de garde, avant qu’un certain Edmond Dardenne Bernard n’en fasse une compilation et n’en transcrive les partitions, dans son Anthologie hospitalière et latinesque parue sous le manteau en 1911. Depuis cette date, tous les bréviaires du carabin qui paraissent ne font que reprendre, en général sans le savoir, son document. Et là où Dardenne s’est trompé, tout le monde a depuis refait la même erreur.

L’offre commerciale enregistrée moderne semble, à première vue, avoir porté à son aboutissement ce mouvement d’unification et d’uniformisation. Lorsque vous entendez, dans la grande surface d’un pays touristique lointain, le même refrain que celui qui vous agresse dans le centre commercial de votre ville, vous êtes prêt à penser que, sous toutes les latitudes, il en sera de même. Or ce n’est pas tout à fait vrai. L’anglomanie est très profondément ancrée chez nous ; l’on s’y accorde à penser que l’anglais est plus chic, plus moderne, que c’est la clef du succès, surtout international. Mais il existe de vastes espaces culturels et linguistiques, parmi les plus peuplés, où l’on ne chante et où l’on ne diffuse de chansons qu’en langue nationale.

L’excellent Jean-Claude Amboise, dans différents articles qu’il a bien voulu me communiquer, a analysé en détail ce qu’est réellement, tant en résultats de concours qu’en diffusion commerciale, le prétendu avantage de la langue anglaise. Et il s’avère qu’il n’est en rien significatif.

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Je n’observe, dans cette affaire d’Eurovision, rien que de très banal. Le milieu professionnel de l’édition musicale est acquis à l’anglomanie, comme d’autres le sont, par exemple la publicité ou le transport routier. Il trouvera en France et dans d’autres pays européens une oreille d’autant plus complice que les élites y sont elles-mêmes persuadées que tout ce qui se veut international doit être exprimé en anglais. Et ce, sans aucunement s’enquérir des attentes du marché ni des goûts du public.

Mais pourquoi faut-il donc que chaque pays joue ainsi son orgueil national dans ce qui n’est qu’un divertissement ? Faire de la chansonnette une affaire d’État, n’est-ce pas du plus haut ridicule ?

Que le représentant de la France doive s’exprimer en français, j’approuve, mais pourquoi la France doit-elle avoir un représentant, censé l’incarner et porter ses espoirs, dans cette palinodie ?

Prenons, à titre de comparaison, le Tour de France, manifestation populaire s’il en est. Les équipes nationales y ont été introduites en 1930, au début d’une décennie où les nationalismes irriguaient toutes les activités. Elles ont été maintenues lors du redémarrage du Tour en 1947, pour disparaître vingt ans plus tard. Je ne suis pas fanatique des équipes « de marque », surtout quand les sponsors ne sont pas des fabricants de vélos. Mais c’est le prix à payer pour que le sport professionnel continue à vivre. Au moins cela a permis qu’un pays possédant deux grands champions puisse les voir tous deux prendre le départ, chacun à la tête de son équipe, alors que la logique d’une équipe nationale aurait été que l’un se mette au service de l’autre. Le spectacle y a gagné, et dans chaque pays les fervents du cyclisme ont continué à soutenir leurs champions nationaux, ou d’autres ; en tous cas, on ne sache pas que les intérêts français auraient été lésés parce qu’il n’y a plus de « représentant de la France ». Il y a simplement des compétiteurs qui sont Français.

Pourquoi l’Eurovision ne fait-elle pas de même ? Pourquoi en est-elle restée à ce modèle archaïque, aberrant et contre-productif, où l’on feint de mettre les nations en compétition, chacune ne pouvant présenter qu’un seul interprète, une seule chanson, censée en incarner ce qu’elle a d’original ou de spécifique ? J’aimerais autant que la France ne participât plus à cette absurdité.

Ce ne sont pas les nations qui s’affrontent, ce ne sont que des chansons !

L’Eurovision a été fondée en 1956, dans un contexte politique et technologique qui n’a plus rien à voir avec ce que nous vivons aujourd’hui. Il y avait au départ sept pays. Il y en a, en 2020, bien plus que ce que le continent européen peut en fournir ! Il a donc fallu les chercher un peu plus loin. Tout ceci n’a aucun sens. En fait l’Eurovision est devenue un « machin » qui, comme tous les autres machins, ne se pose jamais la question « ma mission est-elle accomplie ? » mais cherche toujours à s’inventer de nouvelles missions pour pouvoir continuer à vivre, et qui, à force de s’être fait des obligés, devient « trop gros pour tomber ».

Faisons-le donc tomber, en le quittant, en le sabordant. Et en le faisant renaître, si le public le désire, mais que ce soit l’affaire des chanteurs et des compositeurs, non des ronds-de-cuir de chaque ministère national de la Culture. On y entendra des Français chantant en anglais, des Anglais chantant en français, et ce qu’on voudra… et je sais qu’au bout de ce compte, c’est la vraie chanson française qui triomphera.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.