À l’approche des élections municipales, chacun essaye de se faire une place dans les programmes et les engagements des principaux candidats. L’Économie Sociale n’est pas en reste. Ses demandes, ses revendications sont-elles audibles ?

 Actualité de l’économie sociale

À l’approche des élections municipales, chacun essaye de se faire une place dans les programmes et les engagements des principaux candidats. L’Économie Sociale n’est pas en reste. Ses demandes, ses revendications sont-elles audibles ? Sans doute oui, pour qui s’intéresse de près à la question ; très peu, si l’on en croit la presse et les commentateurs. C’est la loi du genre. De toutes façons, sitôt les élections passées, qui se souviendra des promesses ?

Je m’en voudrais de paraître trop négatif. Les propositions dont j’ai pris connaissance, certes ne recueillent pas mon accord enthousiaste, et je les trouve à la fois trop limitées, ou trop convenues, dans ce qu’elles devraient avoir d’ambitieux, et trop vagues, ou trop chimériques, dans ce qu’elles devraient avoir de concret. Mais elles ont au moins le mérite d’exister. Leur rédaction est assez claire, leur présentation, assez vivante. Elles « font sérieux » et retiennent l’attention. Elles sont d’une bien meilleure qualité générale que maintes autres plates-formes militantes ou catégorielles.

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Je vous invite à consulter, pour vous faire votre propre opinion, les sites du RTES (Réseau des collectivités territoriales pour une économie solidaire) et du Labo de l’ESS.

Il faut en supporter une phraséologie ampoulée dont on peine à trouver le sens. Que penser de passages tels que « les collectivités locales ont un rôle essentiel quant à l’impulsion à donner, aux soutiens à apporter avec une vision globale sur la durée, et à leurs rôles d’animation du territoire. Cela peut se traduire par la co-construction de plans pluriannuels pour agir en transversalité » ?

L’impression que j’en retire est qu’on y demande à l’ESS de perdre sa qualité principale d’économie de production pour se confondre avec la « société civile » et en devenir la représentation, juridique et institutionnelle. Ce qui revient à inverser totalement la perspective qui se dessinait il y a un demi-siècle dans les cénacles de la « seconde gauche » et qui allait devenir leur mantra, à savoir que les associations populaires sont le fer de lance de la contestation et que leur mission historique est de faire émerger de nouvelles formes de pouvoirs et de sociabilité.

Il faut se souvenir du rôle pionnier joué alors par Hubert Dubedout, ce maire de Grenoble autour duquel s’est bâtie toute une légende figurant la marche vers une Cité de rêve fondée sur l’harmonie participative de populations imprégnées d’un enthousiasme inépuisable et permanent.

Les héritiers de cette pensée sont devenus plus modestes et moins prophétiques. Ils ont néanmoins conservé de leurs aînés une foi naïve dans la possibilité de fabriquer de la concorde sociale et dans la conviction que les citoyens ne demandent qu’à participer toujours plus aux décisions publiques. Leurs exhortations à s’unir pour bâtir ensemble évoquent un scoutisme bon enfant qui n’a pas pris la mesure des graves fractures qui morcellent nos sociétés et qui n’a guère saisi que l’électorat n’est pas composé que de jeunes volontaires venus participer à un jamboree.

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Dans un monde où les affrontements, les ressentiments, les jalousies et les inimitiés auraient disparu sous l’effet d’un mystérieux sortilège, la voie serait-elle grande ouverte pour la joie et la félicité ? Je crois plutôt qu’elle débouche sur l’ennui, la monotonie et la bureaucratie. Et c’est bien ce qui transparaît des « huit propositions du Labo » que je cite ici telles quelles :

  1. Former les agents aux enjeux de la transition écologique, économique et sociale ainsi qu’aux démarches de co-construction et de coopération avec des acteurs de la société civile.
  2. Former les agents à la meilleure utilisation des dispositifs de financements européens en faveur des acteurs de l’ESS.
  3. Encourager la co-construction des politiques publiques transversales entre élus, services et acteurs.
  4. Mettre à disposition et exploiter des lieux pour et avec les acteurs de l’ESS.
  5. Se doter d’une cartographie des dynamiques collectives œuvrant pour la transition intervenant déjà sur le territoire ou les territoires proches. Favoriser leur mise en relation dans le cadre d’un événement collectif et convivial à instaurer comme un rendez-vous annuel.
  6. Financer les actions portées collectivement par les acteurs de l’ESS et valoriser la coopération dans l’attribution des financements.
  7. Redonner du sens au travail en promouvant les emplois de qualité.
  8. Promouvoir l’évaluation et la co-construction de l’impact social créé par les acteurs de l’ESS.

Par « agents » il faut entendre « employés municipaux » et par « lieux » n’importe quel espace délaissé, par exemple une friche industrielle, qui pourrait être sommairement réhabilité pour être mis à disposition d’activités diverses (bonjour les normes !). Pour le reste, il faut se dire que la soupe est bonne, l’absorber sans se poser trop de questions, et ne pas trop la montrer à vos voisins, car ils vous répondront sans doute :

Si c’est ça l’Économie Sociale, merci, j’ai assez à faire chez moi, je ne me déplacerai pas pour aller voter !

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.