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Rite de passage

Rite de passage
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Comment passer de la vie de tous les jours à celle du théâtre, de la pure fiction ? Les comédiens doivent bien avoir un moment de bascule… Les spectateurs aussi ont parfois besoin d’un rite de passage.

Vagabondage théâtral

Contrairement à ce que le commun des mortels peut penser, ce n’est pas une mince affaire que de passer de la vie courante à celle d’un spectacle. Il y a, ou il devrait toujours y avoir, un temps de latence entre les deux. Tout comme d’ailleurs – et sans que je veuille absolument établir une comparaison qui n’aurait pas lieu d’être – le passage pour le comédien de la coulisse à la scène, de l’ombre à la lumière. J’ai toujours été étonné lorsque l’on me racontait des anecdotes concernant tel ou tel comédien célèbre (dénonçons-en un, Belmondo, par exemple) capable de s’exciter dans sa loge sur un match de foot et de filer tout de go sur le plateau en ayant en tête l’évolution du score… Légende que tout cela, me dis-je. Il doit bien y avoir un moment où une bascule s’opère, un grand vide en somme, nécessaire pour pouvoir assurer sa mise en jeu. Toujours la question du passage de frontière. La (supposée) décontraction a des limites, me semble-t-il.

Mais revenons à nos moutons de spectateur. Cela m’est peut-être personnel, mais il me faut un temps de latence pour passer de la vie de tous les jours à celle de la pure fiction (enfin c’est une façon de parler, puisque désormais beaucoup s’évertuent à faire de la scène un lieu de témoignage, de présentation de la vraie vie des gens les plus ordinaires, vos proches, vos voisins, etc., dans le plus pur des vrais-faux réalismes). Bref, j’ai besoin d’un petit temps de décompression, de passer par une espèce de sas. Ce qui n’est pas toujours possible lorsque vous êtes accompagné et, bien sûr, en pleine discussion avec la personne qui vous accompagne, et alors que soudainement les lumières s’éteignent (en principe, là aussi), et qu’il vous faut aller vivre ailleurs. Sans doute suis-je une vieille carcasse et le changement de situation met désormais du temps à opérer, mais c’est ainsi. J’ai besoin d’aise et de respiration. Comment font tous ceux, de plus en plus nombreux, qui consultent leurs mobiles jusqu’à la dernière seconde, et parfois au-delà ? Et rien ne m’agace tant que de subir les chuchotis de mes voisins une fois le noir établi, et avant que les lumières des projecteurs ne s’allument.

Au fond, je m’aperçois que tout cela ressortit peut-être d’une sorte de rite de passage dont certains n’ont certes pas besoin. Moi, si. Je suis une petite nature, je l’ai dit. C’est sans doute mon côté religieux qui ressort, ce qui fera bien rire ceux qui me connaissent un peu, concernant la religion. On me dira aussi qu’avec une telle attitude je dois me sentir très mal avec toute une catégorie de spectacles, ceux notamment du théâtre de rue que j’ai suivi de près pendant un temps. Je m’aperçois dès lors que le phénomène que je viens de décrire est sans doute lié à l’architecture des maisons théâtrales, celles à l’italienne notamment, mais pas que. Reste qu’être suspendu sur un gradin brinquebalant, les pieds au-dessus du vide ne pousse pas forcément au recueillement. Mais même ainsi pourtant, j’ai vu un de mes camarades journalistes, dont je tairai le nom, dormir carrément avant un spectacle ; je ne vous dirai pas s’il s’est réveillé par la suite, mais je me dis que les trois coups d’autrefois étaient peut-être donnés pour réveiller corps et consciences…

Jean-Pierre HAN

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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. “Vagabondage théâtral” est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.

Jean-Pierre Han - Vagabondage théâtral


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