Robbie Arnott, dans son premier roman Flammes, paru chez Actes Sud, rend un bel hommage à la puissance de la langue ainsi qu’à la beauté et au mystère de la nature. L’histoire truculente et ensorcelante en fait une lecture enchanteresse et ébouriffante.

L’histoire qui nous est contée se passe en Tasmanie, un État d’Australie à des kilomètres de celle-ci, grande île contrastée et constituée de plages somptueuses et de régions sauvages au dessin accidenté. C’est une terre du bout du monde, entre enfer et paradis, au climat tourmenté, située en plein dans les quarantièmes rugissants, balayée par les vents et les grains froids de l’océan.

Nous y rencontrons les McAllister, famille au destin peu banal. Il est en effet de tradition pour les femmes de la lignée de se faire incinérer afin de pouvoir renaître de leurs cendres sous une forme nouvelle, mêlant l’humain au végétal ou au minéral. Elles reviennent brièvement au monde pour parachever leur œuvre, mettre un point final, livrer un ultime message, bien souvent d’elles seules compréhensible.

Robbie Arnott, Flammes, traduit de l'anglais (Australie) par Laure Manceau, Actes Sud, 2019« Notre grand-mère était réapparue avec une jupe de coquillages, un hameçon dans la langue, une peau en sable mouvant, des algues brunes en guise de chevelure et un gros ormeau vert ventousé sur la nuque. Elle avait approché un groupe de pêcheurs terrifiés, ses bras ridés tendus devant elle, un bruit de ressac s’échappant de sa bouche ourlée de sel. Notre grand-tante Margaret était également revenue, peu de temps après qu’on avait dispersé ses cendres sur la ferme familiale à Bothwell. Dès qu’elle était entrée dans son salon, elle s’était mise à perdre des lambeaux d’écorce de niaouli sur la moquette, tandis qu’une couronne de branches de gommier bleu lui poussait sur la tête et que la queue d’un wallaby de Bennett s’agitait sous sa robe. Et notre cousine Ella avait été aperçue une semaine après qu’on avait jeté ses cendres au vent du haut de Stacks Bluff. Avec un corps moucheté en dolérite et un visage de ciel glacé, elle était entrée dans son ancienne école et l’avait traversée lentement, laissant derrière chacun de ses pas une trace de givre craquant.

Il y en avait d’autres – des tantes, des cousines, des aïeules, foisonnantes de limbes et lichen, racines et roche, plumes et poils. Ça se produisait depuis des générations, depuis l’arrivée de nos ancêtres sur cette île, ou peut-être plus longtemps ; personne ne semblait savoir. Tout ce dont on était sûrs, c’était la proportion : chez les McAllister, environ un tiers des femmes revenaient dans la famille après leur crémation. Les hommes, jamais. »

La dernière en date, Edith, s’est immolée devant la maison de son ex-époux, laissant un parfait cercle d’herbe calcinée et semant le trouble dans l’esprit de sa fille Charlotte. Levi, le frère aîné de cette dernière, tracassé par son état, décide de mettre fin à cet héritage insolite autant qu’inquiétant en fabriquant un cercueil pour y enterrer, à l’heure dite, sa sœur entière et bien morte. Quand Charlotte comprend le dessein de son frère, elle fuit et embarque dans le premier bus qu’elle trouve, direction le sud, parce que « tout ce qui lui reste de sa mère, ce sont des photos, des souvenirs, et une tradition familiale de flammes, et elle ne le laissera pas lui ôter ça ». Sur la route, dans un bar, elle surprend la conversation de deux mineurs qui évoquent Melaleuca, une ville paumée au plus bas du monde où l’on exploite l’étain. Accessible uniquement par bateau, l’endroit est idéal pour s’y cacher. Elle y travaille dans une ferme où l’on élève des wombats et trouve là un semblant de paix.

Dans le roman, nous rencontrons aussi Karl, un pêcheur de thon Sang-pourpre, monstre de six cents kilos qu’il débusque avec l’aide de l’otarie qu’il a adoptée – et vice-versa. À la mort de celle-ci, tuée devant ses yeux par des orques, il prend sa retraite. L’une de ses filles, Nicola, sera celle qui sauvera Charlotte, celle qui lui permettra de maîtriser l’étrange don qu’elle possède de littéralement s’enflammer lorsqu’elle est submergée par l’émotion ou la colère. Je vous laisse le plaisir de découvrir l’origine de ce fabuleux pouvoir.

« J’ai laissé libre cours aux flammes de mes ongles, et c’est un soulagement exquis. Le bout de mes doigts me fait l’impression d’un barrage prêt à éclater, dont le trop-plein se déverse enfin […] mes flammes sont immenses. Elles se déversent à présent de mes oreilles, de mon nez et de mes yeux, en grandes rivières bleues. De mes orteils elles bondissent, de mon nombril elles explosent et de mon entrejambe elles crépitent, une inondation que je ne peux contenir. Un précipité de feu sauvage dans toute sa gloire. Ça doit être un spectacle extraordinaire. »

En voilà une belle affabulation… à laquelle on adhère sans réserve, suivant l’auteur dans son époustouflant et inépuisable imaginaire. Sa narration donne voix à différents personnages, chacun doté d’un ton unique, dans une construction maîtrisée où les histoires se font subtilement écho. L’originalité de Robbie Arnott est telle qu’il nous surprend constamment, nous parlant d’un homme qui se transforme en cormoran, du dieu-fleuve Esk amoureux de la reine des nuages, d’une adepte du glaçage pour gâteau parfumé à la marijuana… Il nous émerveille de fantastique et de légendes, notamment celle de la naissance du feu qui, par amour, se fait homme.

« Il naquit à l’instant où une femme, accroupie près d’un torrent froid, heurta deux cailloux lisses l’un contre l’autre. De ce choc jaillit une étincelle qui abritait en son sein chaleur, lumière, et… lui. Quelque part à l’intérieur de ce minuscule tison, il commença à exister, d’abord sous la forme d’une pensée brûlante, puis d’un proto-esprit. Il n’y avait pas de mots ni d’émotions, seulement de la vie. La sienne. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il existait, qu’il brûlait, et qu’il était en train de tomber […] Il savourait les vestiges d’un vieux gommier blanc tombé au fond des gorges envahies de fougères, lorsqu’elle émergea des confins luxuriants pour venir vers lui. Elle avait le visage pâle, les jambes pleines de force, les cheveux bruns, une bouteille d’eau à la main. Il ne se rendit compte qu’il la dévisageait que lorsque le goût onctueux du gommier blanc se dissipa. Sans faire attention, il avait abandonné la souche et mâchouillait un bâton sec et insipide. Des pas craquèrent tout près et il leva les yeux pour la voir juste devant lui. Ses grands yeux sombres étaient à quelques centimètres de lui ; il recula, éloigna ses flammes de son visage, soudain empli de terreur, une peur qui n’avait aucun sens – comment pouvait-elle lui faire du mal ? Elle plissa les yeux. Leva sa bouteille. De l’eau tomba, ses braises grésillèrent, et la dernière chose qu’il aperçut avant cette petite mort fut la main qu’elle portait à son visage sévère, aux traits anguleux.

Quelques minutes plus tard, il revenait à la vie dans la cheminée d’un pub. Gerbe d’étincelles, grosse flambée, bûches que les buveurs de bière acheminaient jusqu’à lui. Puis il partit à sa recherche. »

L’auteur nous subjugue de loufoque, de flamboyant, d’étrange, de joyeux, s’amusant à mixer les genres : aventure, polar, comédie, romance, l’écrit sur la nature… Le fabuleux se dévoile au détour de la magie d’une langue qui déploie poésie et audace. Dès la première phrase, le ton est donné et la narration est réjouissante, jonglant avec les personnages, les lieux, les époques, nous entraînant dans des réflexions liées à la terre, à la nature, aux animaux.

Racontez-nous encore des histoires Monsieur Arnott !

Stéphanie LORÉ

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Robbie Arnott, Flammes, traduit de l’anglais (Australie) par Laure Manceau, Actes Sud, 2019, 253 p., 22 euros

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