L’écrivain Ronan Mancec est à l’honneur de la prochaine soirée organisée par Auteurs lecteurs théâtre (ALT) pour son texte Le gardien de mon frère qui vient de paraître aux éditions Théâtrales. Entretien.

Ronan Mancec est auteur dramatique et traducteur. La plupart de ses pièces sont publiées aux éditions Théâtrales : Je viens je suis venu (lauréat des Journées de Lyon 2009), Azote et fertilisants, Il y aura quelque chose à manger (2014), Tithon et la fille du matin (2017) ou encore Avec Hélène et Tout l’amour que vous méritez (2019). Sa dernière pièce, Le gardien de mon frère, vient de paraître en février 2020 dans la collection Théâtrales Jeunesse.

Il est invité pour les rencontres printanières de ALT, les 6 et 14 mars à Paris, événement dont Profession Spectacle est partenaire.

Le vendredi 6 mars en soirée, ALT présentera des extraits de sa pièce Le gardien de mon frère au Shakirail à Paris. À cette occasion, après une boum littéraire convoquant différents artistes autour du texte, il sera proposé d’en obtenir un exemplaire afin de poursuivre l’échange le samedi 14 mars avec l’auteur et les autres lecteurs volontaires, en journée, au Théâtre de la Colline. Cette session ALT proposera aussi Désirer tant de Charlotte Lagrange (inédit), aux même dates et lieux. Il est possible de participer aux deux échanges auteurs-lecteurs du samedi. Le prix libre est pratiqué pour tous les événements ALT (renseignements et inscriptions sur le site d’ALT).

Entretien avec Ronan Mancec.
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Comment résumer ta pièce Le gardien de mon frère ?

Deux jeunes frères passent quinze jours ensemble à la fin de l’été ; ils forment une bande avec d’autres adolescents et adolescentes. Le cadet est en train de tomber amoureux d’un garçon et l’aîné ne l’accepte pas du tout. La pièce parle d’amour fraternel et de comment ce lien se fissure. Elle aborde aussi les rapports de groupe et les appartenances qui entrent en conflit les unes avec les autres (être homo, être fidèle à ses copains, se conformer aux codes virils, faire partie d’une famille…). Elle se passe dans le monde d’aujourd’hui, mais avec une dimension de parabole car je fais appel au mythe de Caïn et Abel.

Quelle est l’origine de cette pièce ?

Des mots m’obsédaient, ils se cognaient dans mon crâne : « Quand mon frère m’a tué ». Un soir, j’ai commencé à écrire avec ces mots, sans penser ouvrir un nouveau texte. Puis, dans un second temps, j’ai eu l’occasion de travailler avec des adolescents, en menant un stage à la Maison-Théâtre de Strasbourg au côté du metteur en scène Laurent Benichou. Les quelques pages que j’avais écrites auparavant ont été le point de départ du stage, notamment le monologue du cadet (Abel) qui forme un leitmotiv à travers le texte. Dans la postface du Gardien de mon frère, je détaille précisément le processus de travail avec les adolescents. Aussi, le titre de la pièce est lié à une citation de la Bible, lorsque qu’après le meurtre d’Abel par Caïn, celui-ci ment à Dieu au sujet de son acte et lui demande : Suis-je le gardien de mon frère ? Avec ce titre, on ne sait pas de prime abord à qui se réfère la première personne ; c’est une manière de poser d’emblée la question de l’identité et de la responsabilité morale de l’autre. Le texte donne accès à l’intériorité d’Abel, l’aîné restant en quête de lui-même et du côté de la dissimulation.

Souhaites-tu, avec cette citation biblique, aborder l’homophobie dans les institutions religieuses ?

La citation a ici une acception légendaire : je l’attrape comme un substrat pour évoquer un mythe ancien et non pour aborder la morale religieuse. En revanche, c’est peut-être le sujet d’un futur texte. Du fait de mon histoire personnelle, je suis très en colère contre l’Église catholique et son homophobie instituée. C’est un sujet d’actualité, notamment parce qu’il y a un projet de loi contre les « thérapies de conversion », qui sont des tentatives de « ramener dans le chemin de l’hétérosexualité », menées par des sectes évangéliques [sectes liées, non pas à l’Église catholique, mais à un courant du protestantisme qui interprète parfois l’Évangile de manière littérale, voire fondamentaliste, NDLR] auprès de personnes qui ne sont pas hétérosexuelles. J’ai visionné des auditions de ces meneurs spirituels, au cours desquelles il est flagrant de constater que le désir de se présenter sous leur meilleur jour ne peut masquer l’homophobie fondamentale qui les anime.

Lorsque tu écris, sais-tu toujours où tu vas ? Y a-t-il des thématiques récurrentes dans ton travail ?

Pour cette pièce, je voulais que les personnages principaux soient des adolescents et que le récit décolle par la sensation métaphorique liée au mythe biblique d’Abel et Caïn. Après les intuitions et les hypothèses de départ, c’est en écrivant qu’on découvre et qu’on apprend de quoi le texte parle. Je ne peux pas tout préméditer. Si tous mes textes parlent d’amour ou d’intimité, je constate néanmoins que j’écris aujourd’hui souterrainement sur la violence. Je m’en suis rendu compte avec Le gardien de mon frère et cette révélation a pris la forme d’une clef de lecture qui m’a fait regarder mes textes différemment. Bien qu’ils parlent d’amour, de famille ou de relation de couple, mes pièces parlent aussi de haine : ils abordent les violences invisibles existant dans les zones intimes.

Dans ton travail et précisément dans cette pièce, on trouve la notion de résilience. Penses-tu que le théâtre ait une valeur résiliente ou cathartique ?

De la même manière que je comprends les choses en les écrivant, je dépasse des choses vécues en les transformant en textes de théâtre. À partir du moment où j’ai trouvé à raconter et à transformer mon histoire personnelle pour qu’elle puisse intéresser des gens, elle peut être alors partagée et une notion de réparation peut exister. C’est aussi le cas dans ma pièce Azote et fertilisant (Éditions Théâtrales, 2014), qui traite de l’explosion de l’usine AZF en 2001 : le récit s’étale de 2001 à 2014, autant d’années de résilience. Je suis d’accord avec Suzanne Lebeau lorsqu’elle dit que, écrivant pour des jeunes gens, il est important de ne pas les laisser désemparés, désarmés. Il s’agit d’apporter une lumière, un espoir. Mon histoire personnelle s’arrête sur une brisure, mais Le gardien de mon frère se termine sur une possibilité de pardon.

Ta pièce est éditée dans la collection Théâtrales Jeunesse. Que penses-tu du cloisonnement « jeune public » ou « tout public » ?

Je souscris aux propos de Marie Bernanoce lorsqu’elle dit que la littérature jeunesse est « pour les jeunes plus tout le monde », alors que la littérature tout public n’est pas pour tous ! Avec Pierre Banos [éditeur des Éditions Théâtrales, NDLR], nous nous interrogeons souvent sur la collection dans laquelle éditer mes textes. C’est une question éditoriale et commerciale, qui implique aussi la manière de présenter un auteur au fil des livres. Mes deux pièces précédentes sont dans la collection “Répertoire Contemporain”, mais elles pourraient être dans la collection Jeunesse. Je suis fier et très heureux que Le gardien de mon frère soit dans la collection Théâtrales Jeunesse, car cela signifie qu’il va être lu par des adolescents. Cela tombe sous le sens car la pièce leur est particulièrement destinée. Cette collection est très diffusée dans les collèges, dans les ateliers théâtre… C’est important pour moi car le texte peut prendre sa valeur réparatrice.

Pourquoi écris-tu du théâtre ?

C’est sans doute parce que le théâtre permet de dévoiler et masquer à la fois ; il permet de dire et, dans le même temps, ce qui est tu est souvent le plus important. Il y a dans le langage une tentative de cerner les choses. Or ce qui m’importe le plus est la relation interpersonnelle qui, elle, ne passe pas forcément par les mots. Pourtant, en écrivant du théâtre, on écrit presque uniquement de la parole ! Je m’interroge sur la manière d’écrire le silence, et précisément ce silence qui existe entre les êtres et fait que les relations adviennent.

On se voit le samedi 14 pour aborder tout cela de vive voix ?

C’est super qu’on puisse se retrouver à discuter et échanger en profondeur avec des lecteurs et lectrices. L’occasion n’est pas fréquente ! C’est souvent dans ces moments-là qu’on prend du recul sur sa pratique et qu’on met à jour des choses insoupçonnées.

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT

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Ronan Mancec, Le gardien de mon frère, Coll. “Théâtrales Jeunesse”, Éditions Théâtrales, 2020, 96 p., 8 €

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Crédits photographiques : Christophe Simonato