Pour la première fois, le sculpteur Shelomo Selinger livre son témoignage, accompagné par Laurence Nobécourt, avec des mots d’une émouvante simplicité (Albin Michel). Âgé de 92 ans, il est l’un des derniers survivants des camps : un témoin lumineux qui proclame les grandeurs de la vie pour réparer le vivant.

Shelomo Selinger, qui fêtera son quatre-vingt-treizième anniversaire le 31 mai prochain, est l’un des derniers rescapés des camps de concentration – le pluriel est d’autant plus adapté que ce Juif polonais a connu neuf camps et deux marches de la mort. Le nom de Shelomo Selinger résonne probablement dans la mémoire de ceux qui ont vécu intimement l’installation des différents mémoriaux – à Drancy, La Courneuve, à Luxembourg ou dans l’Allée des Justes des nations au mémorial Yad Vashem de Jérusalem – ou qui ont une inclination singulière pour la sculpture : Shelomo Selinger est en effet l’auteur de ces grandes sculptures en granit, cette roche éruptive si dure, aux teintes si variables, avec laquelle l’artiste est obligé de lutter, de « danser » hardiment, pour qu’elle révèle sa pleine forme.

« Sculpter m’est prière. Pour mon père assassiné, ma mère assassinée, ma petite sœur assassinée. Je grave ma langue de pierre pour honorer leur nom. Mais pas seulement. Pour apaiser aussi mes nuits trop lourdes, désormais chahutées de cauchemars, de ce passé qui me revient maintenant que je suis dans les bras de l’amour. Maintenant que la sculpture ouvre en moi un passage. »

Lui qui a tant exprimé par ses sculptures se livre aujourd’hui, avec l’aide de Laurence Nobécourt, par les mots : trente-six chapitres, très exactement, comme le nombre de justes nécessaires à chaque génération « pour que le monde ne tombe pas sous le poids de sa propre nuit ». Trente-six textes courts, parfois même très courts, comme des fulgurances de simplicité, des éclats de simplicité. Nous ne sommes pas là devant un chef-d’œuvre de littérature, ni même face à un témoignage déchirant de sensiblerie larmoyante. Shelomo Selinger est un survivant, ou plutôt un sou-vivant, quelqu’un qui se place dans une alliance fondatrice sous l’arche de la vie.

« La vie est sacrée. La vie prime tout. La vie prend tout. Et il faut que cela soit ainsi. Sans quoi je n’aurais pas eu la force d’aimer, de fonder une famille, d’avoir trois enfants et onze petits-enfants. Je n’aurais jamais eu la force de ce bonheur. Il est venu de si loin, ce bonheur, a traversé tant de pays, de déchirement, de chagrins et d’effroi. […] Il n’y a rien de plus sacré que la vie. Même Dieu n’est pas aussi sacré. »

*

Shelomo Selinger Nuit et lumière Albin Michel couvertureNuit et lumière. Tel est le titre de cette « autobiographie » écrite à la première personne du singulier mais néanmoins – et c’est palpable – à quatre mains. Nuit et lumière. Une antinomie destinée à conjurer l’odieuse décision de déporter tous les ennemis du Troisième Reich, à commencer par les Juifs : Nacht und Nebel – « nuit et brouillard ». Les quatorze premiers chapitres nous plongent dans la nuit des souvenirs : famille traditionnelle, avec un père exigeant dont la valeur ne se dévoile aux yeux du fils qu’à travers la souffrance de la déportation, les persécutions, le ghetto, les premières exécutions, les camps, es marches, les travaux, les humiliations, les chambres à gaz, jusqu’à cette expérience inouïe d’être jeté dans un charnier, laissé pour mort, au moment de la Libération, avant qu’un médecin russe passe et s’aperçoive par hasard – qui serait « l’ombre de Dieu » ? – que le jeune homme de dix-sept, dans le coma, respire encore.

Que s’est-il passé ? Shelomo Selinger l’ignore. Pendant sept années, il est frappe d’une amnésie quasi-totale. Dans un chapitre bouleversant, il détaille tous ces inconcevables oublis : une petite parente dont le crâne fut fracassé contre un pavé parce qu’elle pleurait, les sons et les odeurs des chariots de la mort qui ramassaient les cadavres de la nuit, les fours crématoires du camp de Flossenbürg, les cérémonies de pendaisons avec orchestre…

Le combat de la mémoire, celle des faits ou encore celle des noms, à commencer par le sien, qu’il faut reconquérir peu à peu. Alors qu’il évoque les changements d’immatriculation, il écrit avec une terrible simplicité la perte de cette identité, alors même que la libération advient.

« Je n’ai plus de nom. Je suis seulement un numéro : le 49514. […] Je suis vivant et je suis mort. Je ne me souviens de rien. Je sais que j’ai été déporté. Que ma famille a disparu, assassinée. Mais rien ne m’en reste. Aucune image. Rien. À dix-sept ans, ma mémoire est un chemin troué qui ne mène nulle part. »

Quelques pages plus loin, en route vers la terre d’Israël qui est encore sous domination britannique, il écrit : « La terre porte un nom, c’est celui d’Israël. Mais j’ai perdu le mien et Israël est loin. Je suis cet homme au présent, sans passé ni avenir, qu’un parent lointain vient trouver à l’hôpital de Theresienstadt le 31 mai 1945. Le jour de mon anniversaire, il me rend mon nom : Shelomo. » C’est le premier pas vers une reconstruction qui passe par deux grandes étapes, à la fois simultanées et au long cours : l’amour et l’art.

Shelomo Selinger garde cependant en lui cette nécessité de dire le nom, de répéter les noms, comme une antique psalmodie. Si l’on sent parfois l’influence de Laurence Nobécourt dans le texte (on aurait d’ailleurs apprécié en savoir davantage sur le processus d’écriture de cet ouvrage), il est des moments, des expressions qui échappent à tout contrôle. Il y a par exemple ce cri, une parole apparemment anodine et qui est pourtant la phrase qui m’a le plus bouleversé de toute cette autobiographie, parce que jaillissant de cette urgence vitale de nommer, pour faire exister l’humanité, en dépit de toutes les horreurs : « Son nom, je veux l’écrire : Yanek Szpira. » Il évoque dans ce chapitre tous ceux qui lui ont tendu une main au fil de la déportation, qui lui ont permis de survivre, envers et contre tout : « Il y a ce kapo de Fünfteichen, Stashek, c’est son nom… » Et puis vient ce garçon issu de Szczakowa, ville natale de Shelomo Selinger, qui donne sa soupe parce qu’il se sait mourant. « Son nom, je veux l’écrire : Yanek Szpira. » On imagine Shelomo Selinger le dire d’un ton résolu à Laurence Nobécourt, comme un ordre ou une aumône, entre la détresse et l’espoir. Une parole de l’oralité, de la spontanéité, du dénuement et du désir.

« Son nom, je veux l’écrire : Yanek Szpira. » Son visage, je veux le sculpter. Sa posture, je veux la graver. Tel Aharon Diamant, moniteur du mouvement de jeunesse sioniste, pendu sous les yeux du tout jeune Shelomo Selinger qui ne détourne pas le regard devant la mort qu’il voit pour la première fois, et le fige, des années plus tard, dans la roche – « l’une de mes premières sculptures en granit ».

*

C’est en rencontrant Ruthy, de sept ans sa cadette, que Shelomo Selinger découvre l’amour et s’initie providentiellement à la sculpture, ce qui a pour effet presque immédiat de faire resurgir les vieux démons, qu’il reste encore à reconnaître pour pouvoir les exorciser. Les horreurs lui reviennent par bribes, par songes.

« J’ai rencontré l’amour. Je découvre la sculpture. Ce sont des jours de joie, de plénitude et d’avenir. Mais mes nuits se peuples progressivement de haine. Les cauchemars surgissent comme une marée sombre. L’angoisse monte, m’encercle, s’infiltre et me détruit de sa poisse visqueuse. Je me jette hors du lit, cache ma tête entre mes mains tremblantes. Je ne sais pas ce qui est en train d’avoir lieu. Je ne comprends pas. […] Ruthy m’accueille. Ruthy m’écoute. Ruthy reçoit l’innommable que je luis raconte nuit après nuit dans la clarté de notre chambre où s’invite l’ombre de ma moire aux abois. »

L’a-nommé et l’innommable cohabitent, comme les deux revers d’une même médaille, de cette inhumanité insoutenable qui ne supporte aucune langue, aucun son, aucun nom en face d’elle. Nous retrouvons précisément cet enjeu dans tu as traversé la cendre, nouveau texte théâtral de Michel Simonot, qui paraîtra aux éditions Espaces 34 à l’automne prochain : exprimer l’innommable (comment ?), dire l’a-nommé (comment ?). Le dramaturge explore les possibilités de la langue – la chronique historique, le poème, le dialogue, la proclamation scénique, etc. – tandis que Shelomo Selinger sonde inlassablement les potentialités du granit, pierre qu’il a découverte avec des « morceaux de trottoirs délaissés » alors qu’il vivait sans le sou à Paris.

Il faut lire ces belles pages, d’une lumineuse simplicité, sur la sculpture, le témoignage ou encore les différents monuments réalisés. Nul atermoiement misérabiliste, mais un unique élan vers une surabondance de vie, vers la réparation du vivant.

« Tout ce qui me guide se résume peut-être à ceci : le tikkoun olam, le concept de ‘‘réparation du monde’’ dans la kabbale. Selon cette tradition, les vases contenant la lumière divine se sont brisés ; ainsi Dieu n’a pas pu achever son œuvre, et c’est à l’Homme de poursuivre la tâche. […] Quand je sculpte, je répare le monde car mon œuvre est taillée avec amour. Tout acte accompli avec amour répare le monde. Tout acte accompli dans la haine détruit le monde. L’amour fait jaillir la lumière ; la haine introduit la destruction, le désastre et la nuit. »

Pierre MONASTIER

.
Shelomo Selinger (avec Laurence Nobécourt), Nuit et lumière, Albin Michel, 2021, 144 p., 13,90 €

.



Crédits photographiques : Samuel Kirszenbaum