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Stéphane Titeca : un dramaturge de choix

Stéphane Titeca : un dramaturge de choix
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Profession Spectacle a rencontré le Tourangeau Stéphane Titeca, dramaturge et comédien âgé de 42 ans, qui vient de remporter cette année le 10e Grand prix du théâtre, avec sa pièce Le choix des âmes : l’histoire de deux soldats ennemis, deux hommes, deux âmes humaines, qui se retrouvent coincés, pendant la Première Guerre mondiale, au fond d’un trou.
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Par un de ces lundis soirs durant lesquels la Librairie Théâtrale de la rue Marivaux vibre de toute sa dramaturgie, les voix de Stéphane Titeca et Alexis Desseaux se font écho, avec hargne et tendresse : le premier interprète un « poilu rural revanchard et un peu simple », le second un « soldat allemand, musicien et humaniste ». Alors que nous commémorons la Première Guerre mondiale depuis plus d’un an, Stéphane Titeca nous offre une jolie pièce de théâtre qui, parce qu’elle s’enracine profondément dans l’histoire, porte en elle des germes d’universalité.

À regarder la bibliographie du dramaturge, qui compte déjà près d’une trentaine de titres, une constante évidente apparaît : l’histoire est au cœur de sa recherche théâtrale. Tantôt il s’inscrit dans une époque passée (les guerres mondiales, le communisme, etc.), tantôt il s’intéresse aux problématiques de la société contemporaine (les RTT, le plein emploi…). La raison en est simple, nous explique-t-il : « J’ai une maîtrise d’histoire, domaine qui m’a toujours passionné. On me connaît principalement pour mes comédies, alors que j’ai déjà écrit des pièces portant sur des sujets plus difficiles : je suis plus proche de la vie réelle que de la Grande Vadrouille ! »

Donner du sens à l’humour

La confusion tient à son usage immodéré de l’humour, que l’ancien élève de Jean-Laurent Cochet a développé au contact d’une compagnie amateur, dans un cadre péri-urbain de Touraine. S’il écrit essentiellement des comédies, ces dernières contiennent toujours une dimension plus profonde. Dans Le bonheur ça n’arrive pas qu’aux autres, par exemple, une famille de stalinistes purs et durs gagnent à la loterie ; l’appât du gain les conduit progressivement à oublier le combat politique au profit de la facilité.

L’humour n’est pas selon lui une option complaisante, mais un choix d’humanité : « Même dans les comédies les plus débridées, destinées au grand public, j’ai toujours voulu donner du sens, insiste Stéphane Titeca. On ne peut se contenter de rire gratuitement, sans que cela porte au cœur de l’humanité. C’est très important, quel que soit le style de la pièce, d’arriver à exprimer les choses avec légèreté, sans gratuité. Le divertissement peut nous aider à faire entendre bien réalités. »

Le dramaturge se garde de tout militantisme, mais reconnaît que son écriture théâtrale obéit à une démarche de citoyen. Un choix de la fraternité, mûri année après année, même lorsqu’il se tient à l’écart de la scène professionnelle, pendant près de quinze ans, entre sa sortie du cours Cochet en 1992 et sa rentrée dans le théâtre professionnel, en 2007. « Le fait d’avoir attendu pour faire ce métier est plutôt une belle chose : j’arrive avec un vrai recul par rapport au milieu du théâtre. Tant de jeunes artistes sont comme des mouches attirées par la lumière bleue. Je n’ai pas besoin de lumière bleue ; je veux vivre ce que j’aime. » En 2012, il fonde la Tite Compagnie.

La récente réception de son prix ne l’affecte pas : s’il reconnaît humblement qu’à 20 ans, il n’aurait jamais su porter une si rapide notoriété, la sérénité vient avec l’âge. Mais il admet a contrario que cette récompense est une aide précieuse pour porter son message à la scène.

Au fond du trou

Pourtant, ce texte part d’un échec. Alors qu’il travaille pendant six mois sur un projet qui allie une nouvelle de Franck Pavloff et l’expérience de Milgram, il ne peut finalement le monter.

À court d’idées, il revient à sa passion première, l’histoire, et plus particulièrement à la Première Guerre mondiale : « Je me suis mis à lire tout ce que j’ai pu trouver sur le sujet. J’ai dévoré Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre en une journée, ne pouvant m’endormir qu’une fois les 800 pages du livre englouties. » Le roman, prix Goncourt 2013, raconte l’histoire d’un homme qui, enfermé dans un trou, parvient à survivre en prenant l’oxygène d’un cheval mort. Une idée germe alors dans son esprit.

Sa rencontre providentielle avec Alexis Desseaux achève de le mettre au travail. Une heure de discussion plus tard, ce dernier commande un texte au dramaturge. Il ne lui faut que trois semaines, à la fin de l’été 14, pour revenir avec un premier script de 15 pages : « L’essentiel de la future pièce s’y trouvait. Il est alors devenu évident que nous allions travailler ensemble. Comme nous parlions d’élever nos âmes, c’est devenu naturellement le sujet central du drame. »

Stéphane Titeca s’entoure notamment de Valérie Lesage pour la mise en scène et du musicien Guillaume Druel. La création a lieu en mai 2015. « Nous ne savions pas si nous parviendrions à le monter. Le prix est arrivé comme un cadeau : le texte fut édité par la Librairie Théâtrale, les spectateurs nous ont fait un accueil chaleureux… C’est une chance folle. »

Si le spectacle tourne aujourd’hui en diverses régions de France, l’horizon est dorénavant le prochain festival d’Avignon, du 8 au 31 juillet 2016 : Le choix des âmes sera joué tous les jours au jeune Théâtre de l’Atelier florentin. L’histoire se passe en 1916, il y a très exactement un siècle.

Le dramaturge aime à se définir comme un « bricoleur de divertissements, plus facile à porter » ; il faudra qu’il assume dorénavant le titre d’« auteur dramatique », qui n’est plus une imposture, mais une évidence. Pour une fois, il ne choisira pas…

Pierre MONASTIER


Un extrait : 

Franz. – Tout à l’heure, quand l’obus est tombé à côté j’ai entendu le son… Celui de l’Élégie. Il me rappelait. Quand j’étais enfant Vati, mon père, me citait souvent cette phrase de Goethe : « Tout homme qui marche peut s’égarer ». Tout à l’heure, face à toi, désarmé, j’avais le choix : obéir, ou raisonner… Agir en soldat, ou être un musicien. Il est où l’héroïsme à tuer un homme sans arme ? J’ai choisi de rester un musicien. Tu vois… L’âme du violoncelle, ici, est une fine baguette qui est placée entre la table et le fond de l’instrument. Sans elle, le violoncelle serait fragile à cause de la pression des cordes. L’âme transfère les vibrations et influence directement le son. Juste là. Un instrument sans âme aurait une sonorité faible, sourde et vide. C’est la colonne vertébrale du violoncelle. Si je devais te tuer comme ça, je perdrais mon âme aussi, cette baguette qui me soutient et qui fait de moi un homme et je deviendrais faible sourd et vide… J’ai entendu l’air et j’ai fait le choix des âmes.

Raoul. – Mais on est ennemis !

Franz. – Mais non, on est frères… Il n’y a pas de bourreaux ici, il n’y a que des victimes.

Raoul. – Tout ça c’est bien beau, mais dans c’te boue, dans c’te flotte, on est bien dans la réalité, pas dans tes mots.


 

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