Chronique des confins (8)

Benoît Fourchard

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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La ruelle est calme. Le boulevard est calme. La ville est calme. La nuit est calme. Calme comme jamais. Ni voiture ni passant ni camion poubelle ni vocifération ni rien. Pas le moindre aboiement, ni même la résonance particulière de talons qui claquent sur le trottoir. The Sound of Silence a dit son père, jamais avare d’un bon mot, toujours prêt à désamorcer toute situation dramatique. Comme elle n’a pas compris où pouvait se nicher cette fois la blague paternelle, il a pris un air très sérieux, lugubre même, et a juste dit : c’est une chanson, ma fille. Rien qu’une chanson. Ah. Autrement dit, c’est pas spécialement marrant ? Eh ben non, tu vois, ton père n’est pas toujours drôle.

Elle est assise sur le bord de la fenêtre. Une place abandonnée depuis longtemps. Il faut dire qu’elle est grande à présent. Elle est au collège. Enfin, jusqu’à il y a encore quelques jours. Une place qu’elle retrouve donc ce soir, avec un mélange de nostalgie et de sérénité. Elle apprécie ce début d’adolescence et toutes ses promesses mais elle aime également replonger dans ses années d’enfance. Elle voudrait surtout en retrouver l’insouciance. Se dit que parfois elle aurait aimé y rester. À jamais. Et là, avec cette nuit bien trop calme, elle serait prête à y retourner.

Elle se penche vers sa droite. Le boulevard est désert. Un désert à l’infini. Dans la ruelle, en bas, même pas un rat. En face de sa fenêtre, il y a toujours ce mur gris. Il faut qu’elle lève la tête très haut si elle veut apercevoir un bout de ciel. Ce soir, il est clair et étoilé. Avec un quartier de lune qui a réussi à se glisser entre les bâtiments. Des ombres se découpent sur le trottoir : le lampadaire, le panneau sens interdit, la poubelle des voisins. Et puis une autre ombre, là, à côté de la poubelle. Une ombre humaine. Elle la reconnaît illico. Cette ombre qu’il va bien finir par venir récupérer. Il serait temps. Ce soir peut-être ? Lorsqu’elle avait six ou sept ans, assise à ce même endroit, elle pouvait passer des heures à l’attendre. Elle se tord encore un peu plus le cou pour tenter d’entrevoir le ciel. Comment va-t-il venir ? Grâce au Trois Mâts du capitaine ? En volant ? Lui prendra-t-il la main ? Saura-t-elle battre des bras suffisamment fort pour s’envoler ? Parviendra-t-elle à sauver les enfants perdus et à libérer Lily la Tigresse ? Elle veut y croire. Il ne s’est jamais pointé lorsqu’elle était petite, mais rien ne dit qu’en ces temps perturbés où tout semble possible, au milieu de tout ce Sound of Silence, il ne se décide pas enfin à venir la chercher. Et à l’emmener au Pays Imaginaire.

Au loin, un bourdonnement. Son sifflement joyeux, reconnaissable entre mille ? Le bruit du vent dans les haubans de la frégate du capitaine ? Le battement frénétique des ailes de la fée insolente ?

Le son se rapproche. De plus en plus. Remplit le ciel et la ville désertée. Devient quasi assourdissant. Elle tend le cou, les yeux écarquillés.

Dans le petit bout de ciel étoilé, entre les masses sombres des immeubles, ils passent, à toute vitesse.

Les trois hélicoptères rouges et blancs des pompiers.

Benoît FOURCHARD

Écrivain, metteur en scène et comédien

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