Critique – Dans Toutes ces voix, le dramaturge David Léon trace un chemin scripturaire qui sonde le rapport entre sa démarche d’éducateur et celle d’auteur, entre les gestes du quotidien auprès des personnes psychotiques avec qui il travaille et son acte d’écriture. Un texte à part dans l’œuvre théâtral de l’écrivain.

Toutes ces voix explicite le positionnement de David Léon – auteur et éducateur –, plein d’humilité dans sa vocation de témoin et porte-voix d’une parole au plus près de la vie : « chercher la chose simple, la plus simple possible, et la plus authentique, les gestes les plus simples, les paroles les plus vraies, le moins volontairement, dans le courant de la vie, la rivière ou le fleuve. »

Un chemin d’unité

David Léon, Toutes ces voix, Espaces 34, 2020 couvertureToutes ces voix, paru en décembre 2019, est le dernier des neuf textes de David Léon publiés aux éditions Espace 34. Le dramaturge et comédien a vu la plupart de ses écrits mis en scène ou en voix – dont Un Batman dans ta tête à Avignon en 2016 et De terre de honte et de pardon au Théâtre Ouvert à l’automne 2017.

La teneur du texte de David Léon est donnée dès les premières pages. Ce chemin scripturaire veut sonder le rapport entre sa démarche d’éducateur et celle d’auteur, entre les gestes du quotidien auprès des personnes psychotiques avec qui il travaille et son acte d’écriture. « Qui du plus vrai de l’écrivain ou de l’éducateur ? » Tout au long du texte, il tente de nouer ces deux dimensions apparemment si étrangères et pourtant si intimement liées par une vocation unique : celle de veiller la parole vivante, dans le creuset des gestes anodins, charnels, dans les mots éclatés, à vif, des résidents qu’il accompagne. Nous découvrons une seule et même exigence dont le nœud est la recherche d’une parole vivante et personnelle : « On me demande souvent : Sont-ils une source d’inspiration ? / La question devrait être : Sont-ils une source de vérité ? »

Cette pérégrination nous donne à entendre quatre voix principales. David est l’éducateur, le destinataire – toile de projection, mais aussi témoin qui contient le flux, jette des digues à la folie – des monologues de deux patients, Il et Elle. Enfin, il y a l’auteur, le « je », présent à chaque tournant comme agent réflexif de tous ces langages reçus et émis – corporels, verbaux – pour en traduire la vraie substance, celle qui nourrit l’écriture. « J’ai pensé que ces phrases, elles nous concernaient tous. Qu’on s’y reconnaîtrait. On tombe tous dans un trou, ça nous arrive à tous… »

Le chemin débouche sur une réussite personnelle, puisque les dernières lignes signent la victoire de sa démarche : « Et j’ai pensé alors que j’avais mis la voix des fous dans la littérature. Et j’ai pensé alors que toutes leurs voix étaient maintenant devenues miennes, en vérité. »

Comprendre la source

Nous découvrons ici l’expression de ce qui semble effectivement animer ses précédents textes. En effet, l’œuvre de David Léon s’est montré jusqu’ici profond dans l’élaboration d’une parole neuve, efficace, aux confins de l’indicible, voire de l’interdit du dire. Éducateur de métier auprès de personnes psychotiques, comme énoncé plus haut, il apparaît dans son acte d’écriture en chercheur d’or, prenant à pleine main le marasme humain de la folie (Un Batman dans ta tête), de la honte (De terre de honte et de pardon), d’une sauvage Apocalypse (Père et Fils et Un jour nous serons humains), pour en extraire courageusement l’intime beauté et irriguer de parole ces territoires chaotiques. C’est bien cette prise de risque du langage qui fait du travail de David Léon une contrée si étonnante et profondément riche.

Ce texte nous révèle aussi une parole de chair. Plus que les gestes du quotidien, finalement assez secondaires dans le corps du texte, ce sont surtout les paroles recueillies et offertes qui nous percutent comme des corps, phénomènes à part entière dans l’horizon des êtres : « T’es décousu comme un vêtement qui a un trou, comme un vêtement que tu portes à l’intérieur, c’est un costume de l’intérieur et ce costume il a des trous et si tu tombes sur un de ces trous, bah tu déprimes, tu dois recoudre, prendre le fil et une aiguille et tout recoudre. » Ces mots sont chair comme interface et support d’un être au monde, d’une chair vécue comme démembrée et dont on retrouve le squelette dans ces sentences sibyllines. On comprend alors que leurs mots puissent inspirer un théâtre, car ils sont actes de présence, épiphanie intime de corps vécus, problématiques.

Archéologie littéraire

En élucidant sa trajectoire vers le verbe fondamental à travers l’acte éducatif, l’auteur nous emmène dans une archéologie littéraire, en laissant pourtant de côté l’acte dramaturgique propre à ses précédents textes – notamment De terre de honte et de pardon où il est aussi question de l’origine de sa parole, fondée dans le Verbe biblique. Nous distinguons ici les voix, nous voyons les strates mais sans qu’elles soient portées à une alchimie théâtrale.

Le principal rempart à cette alchimie est la présence réflexive de l’auteur qui intervient pour expliciter ou questionner l’enjeu de chaque parole, son prix, ce qui cantonne les dialogues à la résonance qu’ils ont dans l’économie de l’écriture : « Et je me suis demandé alors ce que la littérature faisait à notre corps. Et j’ai pensé… »

La réflexion de l’auteur est riche mais le résultat ne constitue pas un texte dramaturgique. Il aurait fallu, pour trouver une pulsation théâtrale, se décoller d’une forme de protocole d’écriture qui juxtapose les voix sans les laisser se cogner, se bousculer, jusqu’à déborder le texte. Ici, l’auteur dit ce qu’il fait, nous nous trouvons dans le laboratoire où s’infuse sa parole. Mais il ne fait pas ce qu’il dit.

Pour goûter toute la mesure de ce faire, nous renvoyons à l’ensemble de son très bel œuvre théâtral.

Pauline ANGOT

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David Léon, Toutes ces voix, Espaces 34, 2020, 48 p., 11,80 €

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