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“Un homme mort” de Pascal Adam : Joël Lokossou déploie l’ivresse du pouvoir jusqu’à la folie

“Un homme mort” de Pascal Adam : Joël Lokossou déploie l’ivresse du pouvoir jusqu’à la folie
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Un homme mort de Pascal Adam présente l’ultime discours d’un dirigeant déchu. Le texte, à la fois situé et universel, est une fable de la passion du pouvoir. Joël Lokossou, par sa présence magnétique et sa voix puissante, incarne et porte jusqu’à son plus haut point cette passion.

Ne vous arrêtez pas à son titre mais poursuivez, venez et voyez : Un homme mort de Pascal Adam n’est pas une triste pièce funèbre, un long et pesant requiem. Car si elle commence et s’achève par la mort d’un despote parmi d’autres, la pièce montre surtout comment celui-ci acquit le pouvoir, comment il finit par le perdre, comment aussi il l’exerça : comment surtout il en fut le jouet tout autant que le maître. Ce n’est pas du « théâtre politique », ce n’est pas du « théâtre engagé », c’est mieux et c’est plus vrai, plus utile même dirions-nous : c’est le théâtre d’une passion humaine, celle du pouvoir, celle du désir de puissance assouvi puis frustré, dont on nous dit et montre par quelle savante alliance de tromperie, de ruse et de violence, mais aussi de conviction, il s’accomplit.

Mis en scène et interprété par Joël Lokossou, dont le jeu physique, parfois électrisé et électrisant (les spectateurs se retrouvant souvent dans la position du peuple tour à tour dubitatif et subjugué), donne à la figure du « souverain » une présence et une densité captivantes, Un homme mort est à la fois situé en Afrique et projeté sur le théâtre du monde et dans l’histoire des peuples. À cet égard, les pièces musicales qui ponctuent le discours du président déchu, jouées par Charles Segard-Noirclère (un nom qui dit lumineuse l’obscurité !) sur un (ou une) nyckelharpa, un instrument venu de la musique médiévale suédoise, contribuent fortement à l’universalisation et à l’élévation du propos, lui donnant une profondeur historique et une dimension méditative. C’est en effet le destin d’un homme que l’on contemple.

À l’ombre à la fin

« Je suis un homme mort » : ainsi commence le discours du dirigeant déchu promis à la pendaison. Parole d’outre-tombe, venue de derrière la vie, dont la force sombre est décuplée par le lieu d’où elle est proférée. Car cette première parole, le comédien la dit alors qu’il est assis tout en haut de la salle, plus loin et plus haut que le public qui la reçoit comme un choc arrière, rappel et promesse de trépas. Commence alors un discours que le chef passé de la lumière du pouvoir à l’ombre de la geôle a enregistré en forme de testament politique, discours d’ailleurs singulièrement loyal et pacifique pour ses adversaires qui l’ont fait tomber. La pièce montrera ensuite que cette magnanimité déclarée ne correspond guère à la brutalité pratiquée.

Durant tout ce généreux discours, plein de hauteur de vue, un jeu de lumière suspend une immense ombre au-dessus de l’ancien chef. C’est à la fois le rappel de l’emprise que celui-ci exerça sur le pays, l’annonce d’une mort certaine et peut-être aussi la discrète présence tutélaire de la force occulte et sans visage qui l’amena au pouvoir, force à laquelle le metteur en scène donne le nom de « Monsieur T. ». Il y a dans ce généreux discours un contraste entre l’ombre définitive et l’ultime flamboiement d’un homme politique qui ne peut vivre et mourir sans s’adresser à son public auquel il donne le nom collectif de « chers concitoyens » ou « chers compatriotes ». On ne quitte pas facilement la scène politique et le théâtre des opérations lorsqu’on les a longtemps occupés.

Le vêtement du pouvoir

Dans Un homme mort, le pouvoir est un vêtement que l’on endosse un temps sans en être propriétaire et qui finit par vous être enlevé. Les habits du pouvoir sont ce par quoi l’on cherche à l’asseoir, le manifester et le conserver : « La scélératesse est un costume aussi, épargnant d’aller nu au prince délicat, féru de pureté », dit ainsi le dirigeant emprisonné, montrant que le crime et la crainte qu’il suscite ne sont pas les moindres attributs du chef. Celui-ci, dont il faut souligner qu’il n’a pas de nom (il est à la fois ce chef déboulonné dans un pays africain et tous les dictateurs déchus), reçoit donc le pouvoir comme un vêtement que lui tend un étrange personnage, une entité presque, appelé « Monsieur T. ». Voilà une figure sans visage, inquiétante et qui semble mener le monde, comme si elle était l’origine et la personnification de tout pouvoir humain, de la démesure et de l’orgueil babéliens qui l’accompagnent.

Puissance anonyme et sans frontière de l’argent trompeur ? Conseiller occulte et spin doctor qui détient les véritables clés du pouvoir, fait et défait les souverains ? Figure du prince de ce monde, d’un diabolus ex machina, qui propose au Fils de l’Homme de lui donner tous les royaumes de la terre s’il consent à adorer sa personne et sa puissance ? Il y a un peu de tout cela dans la figure de M. T., même si l’on trouve beaucoup d’indices qui orientent vers cette troisième hypothèse car ce M. T. est une parole et une idée sans chair, « quelqu’un » qui propose des contrats, des pactes, quelqu’un d’indéchiffrable et d’illisible qui se dit « assureur indépendant ». Autrement dit qui est « à son compte ». C’est en tout cas lui qui a porté au pouvoir, et l’en a fait descendre, notre dirigeant emprisonné : en le faisant passer du statut d’homme politique local à celui de leader national, avec l’aide, qui à la fin lui fera défaut, du capitalisme mondialisé qui rend exsangue le sol et le peuple de l’Afrique et manipule ses dirigeants.

Le texte de Pascal Adam, et l’interprétation puissante de Joël Lokossou (qui vient un temps discourir au milieu du public ainsi mis « dans la peau » d’un peuple séduit et effrayé), nous montrent un tyran duplice et ambivalent, maniant et variant les discours pour captiver et intimider, semblant même se laisser griser et tromper par des élans de générosité qui contrastent avec la froide brutalité par laquelle il exécute parfois lui-même ses opposants. Prisonnier dans sa dernière geôle, il fut et demeure, d’une certaine manière, prisonnier du pouvoir qui est une prison dont les barreaux apparaissent quand il est enlevé.

Universel et situé

On ne connaît pas le nom de celui qui, tel le dernier roi d’Écosse de Kevin Macdonald magistralement interprété par Forest Whitaker, veut quitter la scène debout en proclamant sa propre légende. On ne connaît pas non plus le nom du pays qu’il a dirigé même si l’on songe un temps au Bénin que le leader marxiste (devenu pasteur évangélique !) Mathieu Kérékou dirigea pendant trente ans. À vrai dire, ce pourrait être tout pays, tout dirigeant, même européen…

Quoi qu’il en soit, cette indétermination, cette incertitude, cet équilibre finalement entre le situé (historiquement et géographiquement) et l’universel, entre le langage trivial (le langage du président est parfois cru… et drôle) et les envolées lyriques, donnent à la fable du pouvoir toute sa dimension tragique, au souverain déchu sa séduction et sa folie. Il y a une frénésie que l’on sait promise à la mort et à l’extinction mais qui tout de même fascine et entraîne : la danse « rituelle » du souverain déchu, exécutée devant un régisseur qui est aussi surveillant pénitentiaire, en est l’apogée. Et, dans cette frénésie, le spectateur goûte avec d’autant plus de joie les intermèdes musicaux de Charles Segard-Noirclère qui, lents et méditatifs, élèvent au rang de mythe la fable du pouvoir.

Frédéric DIEU



SPECTACLE : Un homme mort

Création : 2015 à Cotonou
Durée : 1h15
Public : à partir de treize ans

Texte : Pascal Adam
Mise en scène et interprétation : Hounhouénou Joël Lokossou
Création musicale : Charles Segard-Noirclère
Complicité artistique : Emmanuel Daumas
Création lumières : Jérôme Allaire

Production et diffusion : Passage production
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OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 9 juillet 2019 à l’espace Saint-Martial (Avignon Off)

– Du 5 au 28 juillet à 20h05 :  Espace Saint-Martial, Avignon Off (relâche les 10, 17 et 24)

Toutes les dates : tournée
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Joël Lokossou, Un homme mort



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