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“Une étoile sans nom” de Mihail Sebastian : Daria Konstantinova nous mène en train

“Une étoile sans nom” de Mihail Sebastian : Daria Konstantinova nous mène en train
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Pour sa première mise en scène, la jeune Daria Konstantinova s’attaque à un géant de la littérature roumaine : Mihail Sebastian. Si la première partie d’Une étoile sans nom souffre parfois de longueurs, la seconde partie est incontestablement réussie, portée par de nombreuses trouvailles scéniques tout à fait remarquables.

Adapter la pièce de Mihail Sebastian, Une étoile sans nom, est une toute première proposition pour la jeune metteure en scène Daria Konstantinova, accompagnée par neuf comédiens. Ce travail regorge de trouvailles scéniques qui articulent le propos du dramaturge roumain. Les clins d’œil ingénieux pullulent jusque dans le moindre détail pour cette fresque provinciale, rongée par la routine que l’arrivée d’une belle étrangère vient bousculer.

Construite en deux parties, la pièce offre dans un premier temps un tableau du quotidien centré sur le seul point d’attraction de cette petite ville « sans nom », la gare, lieu qui rythme les habitudes sclérosées de ses habitants autant qu’il ouvre une fenêtre sur l’inconnu, l’ailleurs, les rêves interdits ou oubliés. La pièce pivote vers le second tableau avec le débarquement forcé d’une voyageuse sans billet, Mona, jeune beauté de la capitale, dont la présence va réveiller le sens de la vie de chacun autant que lui révéler la vanité de la sienne. En effet, le profond mépris d’où elle toise la petite ville et ses résidents va progressivement laisser la place à un émerveillement exalté, grâce à la rencontre de deux passionnés, deux « fous », l’astrologue Mirou – qui lui offre l’hospitalité pour la nuit – et son ami, le compositeur Udrea.

Une mise en scène

La pièce commence dans le noir complet, avec de petits points lumineux portés par des personnages que nous ne pouvons que deviner, tel un ciel étoilé, qui sera la métaphore sous-jacente à l’ensemble de la pièce.

À l’image de cette première scène, les idées se multiplient tout au long du spectacle pour exprimer la polysémie du texte. Chaque centimètre du plancher se trouve investi d’un détail, d’un élément de décor portant une résonance symbolique de cette fresque. Cette profusion n’est pas sans rappeler certaines mises en scène de Macha Makeïeff, qui met précisément la fresque à l’honneur – La Fuite !, que nous avions vu au théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis en 2017 notamment –, où le foisonnement de la mise en scène porte le sens de la narration, tel un tableau de Delacroix.

Une étoile sans nom présente des panneaux de signalisation indiquant les espaces – pas moins de six décors concomitants –, propose une petite estrade pivot où s’arrête chacun des personnages durant la première partie, évoquant le nœud entre désir d’ailleurs et routine, au cœur de la gare. Les symboles et trouvailles astucieuses occupent et dessinent l’espace, mais le saturent aussi, resserrant le regard du spectateur.

Il est à noter que cette faiblesse dans la mise en scène concerne essentiellement la première partie, au cours de laquelle ressortent également des typologies de personnages parfois caricaturaux. Cette première partie un peu longue, si elle constitue le terreau de l’intrigue – la découverte métaphysique de la foi et de la passion –, manque de tragique en versant dans le grotesque : mademoiselle Coucou et le chef de gare sont des caricatures, quand le simplet Ichim eût pu être un peu moins lourdaud et plus poétique. L’adaptation aurait gagné à ramasser un peu plus cette partie pour mieux en livrer le drame, celui de l’enfermement dans un rythme mécanique où le cœur de l’homme se dessèche, s’appauvrit, jusqu’à aliéner la force même du voyage, puisque les trains asservissent et sont asservis par la routine.

Une seconde partie poétique

Daria Konstantinova montre sa vraie mesure dans la seconde partie de la pièce. L’attention portée à chaque élément révèle sa force dans la transition, lorsqu’un tango vient accompagner le changement nocturne de décor, annonciateur de l’onde nouvelle que va provoquer Mona dans la petite ville. L’appartement du jeune professeur Mirou, où se déroule toute cette seconde partie, voit l’espace se rétrécir considérablement. Le coup de force de la metteure en scène est d’avoir joué sur cet espace, quand le mépris de Mona qui découvre la banalité des lieux est à son comble, en le confinant au maximum pour mieux l’ouvrir ensuite, dès lors qu’Udrea et Mirou lui partagent leurs passions – musique et astronomie.

La trouvaille de la danse pour évoquer le changement de perspective de Mona, quand Udrea lui chante sa symphonie, est remarquable, marquant en l’espace d’une minute la « révolution » opérée chez cette « étoile » venue d’un autre monde. « Aucune étoile ne dévie de sa course », lui dit Mirou ; et pourtant, à cet instant de la pièce, dans une nuit réelle et rêvée, tout est possible, comme l’existence d’une étoile invisible, jusqu’à la naissance de l’amour entre deux êtres aussi différents que la jeune femme et le timide professeur. La scène du coup de foudre est également très poétique : alors que Mirou explique la cartographie du ciel à sa belle invitée, leur face-à-face éclaire l’enjeu d’une passion contagieuse pour le ciel qui se confond avec la découverte de l’amour. La beauté de cette scène se déploie jusque dans le mouvement, comme chorégraphiée, qui mène le couple au sol, le regard tourné vers la voûte céleste.

De même, le jeu des comédiens se fait en général plus sobre, car centré sur la singularité de la rencontre et de la transformation de Mona. On découvre alors un peu plus cette pâte humaine, complexe, en nuances, notamment grâce à la belle performance de Benjamin Gray et Lucie Cloteaux.

Le texte est sans doute pour beaucoup dans cette asymétrie des deux parties de la mise en scène. Il est en effet inégal, déployant de belles lignes poétiques ainsi qu’une jolie conclusion, sur le rêve, prenant le contre-pied de ce que nous croyions voir se dessiner, à savoir une dénonciation des carcans sociaux au profit d’une apologie du rêve. Il n’en est heureusement rien puisque, peu après son réveil, Mona mesure qu’elle est tombée amoureuse d’une chimère et non de l’homme réel Mirou. Elle décide donc de repartir avec celui qu’elle n’aime pas, mais envers lequel elle est sans illusion, Grig, son compagnon dandy venu la rechercher. Texte et mise en scène se rejoignent par leur qualité dans ce second volet, laissant à la fin une impression de tendresse, également partagée par Daria Konstantinova et Mihail Sebastian. Ce premier travail de la jeune metteure en scène mérite ainsi qu’on s’y penche.

Pauline ANGOT

 

 



SPECTACLE : Une étoile sans nom

Création : théâtre du Nord-Ouest, le 18 juin 2019
Durée : 2h20
Public : à partir de 14 ans

Texte : Mihail Sebastian
Mise en scène : Daria Konstantinova
Avec Lucie Cloteaux, Mitch Jean, Dimitri Kamenka, Lisa Hurel, Benjamin Gray, Jeremy Margue, Solenn Persenico, Olivier Salomon, Arthur Valente
Création lumières : Guillaume Tavi
Musique : Терем Квартет
Compagnie Les étoilés : etoilesansnomprod@gmail.com

Crédits photographiques : DR

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OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 7 octobre 2019 au théâtre du Nord-Ouest (Paris).

– Dates à venir

Suivre l’actualité du spectacle : tournée.

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Lucie Cloteaux, Une étoile sans nom mise en scène Daria Konstantinova



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