Ohad Naharin signe avec Venezuela pour la Batsheva Dance Company une pièce engagée et puissante. Il est rare d’apprécier toutes les singularités des corps dansés au plateau ; elles jaillissent ici dans un tourbillon de rythme, d’énergie et de vie.

Cette pièce est surtout un hommage à l’artiste Benjamin Mecz, disparu en 2017, qui plaçait les questions de struc­tures, de trames et de répé­ti­tions au centre de son œuvre. Au cœur de cet hommage nous trouvons toute la pertinence et la beauté de cette pièce, qui tient justement sur une répétition, si identique et pourtant si singulière.

Un ensemble de singularité

Sur cette scène du théâtre national de Chaillot émanent le rythme et la subjectivité des corps de dix-huit danseuses et danseurs. Nous percevons de chacun une sensibilité, un investissement vis-à-vis de ce travail qu’ils sont en train de mener. Ils tissent un fil au travers de la chorégraphie et de la structure de Venezuela, dans les champs et les espaces de liberté offerts par une chorégraphique pourtant remarquablement structurée. Aucun de ces corps n’est invisible, ni fondu dans une masse ; ils ont tous un imaginaire qui se diffuse au-delà du plateau et des sensations spécifiques qui nous parviennent pures et intactes.

Toutes ces vibrations peuvent aussi nous toucher par un choix judicieux des lumières, de la scénographie et des costumes. La simplicité des murs gris et mats encadrant le plateau, les costumes soignés et noirs laissant la chair s’exprimer, ainsi que l’éclairage sans jeu de lumière particulier, nous permettent de plonger dans cet univers sensible donné par la Batsheva Dance Company.

Un engagement dans la danse, un engagement politique

Nous observons, avec joie et délice, ces danseurs « y aller ». Lorsqu’ils se détachent en solo, ils nous livrent un engagement subtil et vif. Pas de questionnement, pas de seconde pensée. Ils y vont. Ils percent la matière. Ils fendent l’espace de leur mouvement, de leur intensité. Cela ne passe pas seulement par une technique, mais par un état corporel, par une vivacité, un flux qui coule dans leurs veines. Ces ondes nous emportent et nous transportent avec elles.

Au travers de ces danses en solo, en duo ou collectives, Venezuela est une véritable pièce engagée devenant de fait politique au sens noble du terme. Nous saisissons chez Ohad Naharin un désir et un plaisir de dévoiler des singularités tout en les rassemblant. C’est ainsi une ode au vivre ensemble qui se déploie sous nos yeux. Cet appel n’est ni scandé, ni hypocrite, comme celui que nous observons auprès de figures politiques ou dans les médias actuellement. Il transparaît simplement par la sincérité et la générosité du travail transmis par cette compagnie.

Une pertinence dans la répétition

Venezuela est une pièce en deux temps, deux chorégraphies de quarante minutes répétées à l’identique, du moins structurellement et formellement. Pour autant cette répétition n’est aucunement un effet de style se voulant performatif ; elle nous apporte un souffle de diversité et de nouvelles sensations sublimant l’engagement précédemment abordé.

Benjamin Mecz centrait sa création autour de la reproduction au moyen d’installations, struc­tures, dérives, voi­lages, assem­blages ou ‘‘empi­le­ment’’. Cruciale pour son œuvre, cette reproduction était à rebours d’une vision capitaliste de la production et laissait place aux singularités et aspérités de chaque nouvelle pièce créée. Nous discernons ainsi la propension de l’hommage rendu à Benjamin Mecz dans Venezuala.

La vision de cet artiste, souhaitant « ras­sem­bler, plu­tôt que coudre », se mêlant à celle de Ohad Naharin et de la Batsheva Dance Company, nous offre une création puissante, vitale et nécessaire dans un monde contemporain toujours plus en proie aux conflits et à la surproduction.

Vincent PAVAGEAU

 



Spectacle : Venezuela
  • Création : 12 mai 2017 au Suzanne Dellal Centre, Tel-Aviv
  • Durée : 1h20
  • Public : à partir de 10 ans
  • Chorégraphie : Ohad Naharin
  • Avec Etay Axelroad, Billy Barry, Yael Ben Ezer, Matan Cohen, Ben Green, Chiaki Horita, Chun Woong Kim, Rani Lebzelter, Hugo Marmelada, Eri Nakamura, Nitzan Ressler, Yoni (Yonatan) Simon, Kyle Scheurich, Maayan Sheinfeld, Hani Sirkis, Amalia Smith, Imre Van Opstal, Erez Zohar
  • Musique : Maxim Waratt
  • Conseil musical : Eri Nakamura
  • Lumières : Avi Yona Bueno (Bambi)
  • Costumes : Eri Nakamura
  • Répétitrice :  Nalalia Petrova
  • Assistant à la chorégraphie : Omri Mishael
  • Assistant à la chorégraphie et aux costumes : Ariel Cohen
  • Compagnie : Batsheva Dance Company

Crédits photographiques : Ascaf

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OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 19 octobre à Chaillot – théâtre national de la danse (Paris).

  • 16-21 octobre 2018 : Chaillot – Théâtre National de la Danse (Paris)
  • 31 octobre 2018 – 1er novembre 2018 : CCB – Fundação Centro Cultural (Belém)
  • 5-6 novembre : théâtre académique musical de Moscou (MAMT)

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Venezuela d'Ohad Naharin - Batsheva Danse Company © Ascaf



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