L’art du spectateur

L’art du spectateur
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Critique dramatique et rédacteur en chef des Lettres Françaises, directeur de la publication et rédacteur en chef de Frictions, Jean-Pierre Han est une des plumes incontestées du monde théâtral, privilégiant une approche essentiellement politique. « Vagabondage théâtral » est sa chronique mensuelle pour les lecteurs de Profession Spectacle.

« Vagabondage théâtral »

Il faut bien l’avouer, le quatrième créateur d’un spectacle de théâtre, après l’auteur, le metteur en scène et l’acteur, tel que le définissait Meyerhold, puis Brecht à sa suite, à savoir le spectateur, est quelqu’un de bien embarrassant dont on ne sait aujourd’hui encore plus qu’hier, quoi faire. Ce n’est pas faute de se pencher sur la question, et maints dossiers ont fleuri ici et là dans des revues et autres publications plus ou moins sérieuses et officielles, des colloques ont été organisés sur le sujet, de savantes exégèses ont même vu le jour, et on citera bien sûr, comme pour clore le débat, le fameux opuscule de Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé, qui n’est toutefois pas exempt de reproches pour peu que l’on veuille ergoter.

Mais rien n’y fait : que faire de ce spectateur, quelle place lui accorder ? Pour un peu on se demanderait presque comment s’en débarrasser, ou à tout le moins comment faire pour qu’il laisse enfin en paix les pauvres créateurs. On remarquera que ceux-ci, tout au long de l’histoire du théâtre, ont toujours fait preuve d’une incommensurable imagination pour assigner au spectateur un rôle bien précis, parfois surprenant. Ne revenons pas sur cette histoire-là qui mériterait certes un long développement. Restons-en à notre aujourd’hui et constatons qu’il est difficile pour les metteurs en scène de dire tout de go que la question ne les tourmente pas, voire ne les intéresse pas du tout, qu’ils ne travaillent pas leurs spectacles en fonction de  telle ou telle catégorie de spectateurs (ou public comme on dit noblement)… En revanche, que de déclarations de complaisance, du genre : « Je m’adresse à un public populaire, à un grand public, etc. », jamais d’ailleurs – ce serait un comble et une révolution – à un public analphabète, à un public responsable, etc. ! Quant au refrain des programmateurs il consiste à refuser de programmer tel ou tel spectacle, au prétexte qu’« il n’est pas fait pour mon public ! ». On connaît l’antienne.

Que faire ?

Si la question des spectateurs embête bien les créateurs qui ne savent souvent pas quoi faire avec eux, il faut bien préciser que ces derniers le leur rende bien. Car côté salle, nous voilà pas très rassurés. Tranquilles, anonymes, nous pensions bien l’être dans le noir. Eh bien pas du tout. Voilà Marie-José Malis (elle n’est pas la première) qui laisse la salle allumée durant toute la représentation. D’autres font tout pour nous mettre mal à l’aise. Ainsi Philippe Adrien qui nous accueillit un soir un à un à l’entrée de la salle en hurlant notre nom. Mais ce ne sont là que plaisantes bagatelles.

Il y a bien pire : il y a ceux qui nous mettent dans un état de transe insupportable, lumières de boîtes de nuit, musique tonitruante (on vous donne d’ailleurs des boules quiès à l’entrée). Finie la bienheureuse douceur de la salle. Plus subtil et pervers – on l’a vu à deux reprises cet été à Avignon, avec le Tartufias d’Oskaras Korsunovas et Les Choses qui passent d’Ivo van Hove –, on vous tend carrément un miroir sur scène et l’on se voit désormais en train de regarder le plateau ; ça s’appelle de la mise en abîme, paraît-il. Pire encore, on vient vous filmer pendant le spectacle, le tout retransmis sur écran géant. Acteurs, vous le devenez à votre insu, alors que vous ne vouliez être modestement que spectateur…

Jean-Pierre HAN

Retrouvez tous les vagabondages de Jean-Pierre Han :

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1 commentaire

  1. Merci pour cette belle contribution… Sur le SpectActeur… Emmanuel Gagnerot

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