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Festival d’Avignon – « Roberto Zucco. Prologue sur le théâtre » de Yann-Joël Collin : entre accouchement d’une parole et enfermement télévisuel

Festival d’Avignon – « Roberto Zucco. Prologue sur le théâtre » de Yann-Joël Collin : entre accouchement d’une parole et enfermement télévisuel
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La pièce de Yann-Joël Collin est construite en un diptyque intermittent, qui fait entendre les deux écritures de Bernard-Marie Koltès et Didier-Georges Galiby. Elle se présente comme une série noire, en quinze chapitres, à partir du récit de Roberto Zucco, ponctués à quatre reprises par le récit de l’infanticide et du viol d’une jeune fille de ferme, sans nom. La scénographie est extrêmement minimaliste : deux portes, une de chaque côté de la scène, et une caméra plantée sur le devant, dont l’image est projetée de manière continue sur un écran central.

L’enjeu semble de repousser la frontière du théâtre grâce à une seconde vidéo, mobile, qui capte un au-delà de la scène, inaccessible pour le spectateur : la cour du gymnase, où se déroule une partie de l’intrigue.

Une parole qui se cherche dans la violence

Les premières minutes nous plongent dans un théâtre documentaire usant d’un plan rapproché sur la jeune fille sans nom. Ce visage projeté raconte les événements du viol et de l’infanticide d’une voix découpée, haletante, schizophrénique. Cette tonalité n’est pas sans rappeler celle du protagoniste de Un Batman dans ta tête, de David Léon. La voix y est pareillement terrifiante : la violence ne réside pas tant dans la crudité des paroles que dans ces mots qui sonnent étrangement, lointains, sans sujet. L’indicible apparaît mécaniquement, comme dans un interrogatoire, un témoignage à la police. C’est de l’information sans mémoire : « Je ne me souviens plus », répète souvent la fille.

Ce récit apparaît comme l’accouchement d’une réponse à la violence de Roberto Z qui, parricide, s’évade de prison, tue sa mère, un commissaire, un enfant et viole une adolescente. Il y a aussi un vis-à-vis narratif, la gamine victime de Roberto (interprétée par l’excellente Morgane Real), qui cherche tout au long de la pièce sa voix dans « le malheur » qui lui est infligé. Celui-ci apparaît non pas comme le traumatisme du crime, mais plutôt dans ses conséquences : la marginalisation vis-à-vis de sa famille, peinte comme monde passé, bercé de moralisme, sali par le déshonneur. Même si la petite n’aura jamais d’autre nom que celui que lui attribuent tour à tour frère, mère, sœur – « mon alouette, mon pinson… » –, elle semble comme libérée dans son positionnement, dans sa parole, par cette rupture avec son théâtre familial. Yann-Joël Collin dessine ce chemin de parole, à partir d’un violence reçue, acte inadmissible, mais finalement dicible, qui fait éclater les rôles sociaux, mis à mal tout au long de la pièce.

Une parole assumée mais avortée

Lors de la dernière version du récit de l’infanticide et du viol du Prologue, la jeune fille parle en-dehors de la caméra. L’intention est claire : il s’agit de faire évoluer ce flot de mots vers une parole pleinement portée par le personnage. Sa parole est alors fluide, assumée ; il n’y a plus de « je ne me souviens plus ». Le changement de comédienne pour endosser ce rôle tout au long de la pièce rend cependant difficile la lecture de cette évolution. Elle devient davantage une « madame tout le monde » qu’un personnage en marche, dont nous pourrions saisir le mouvement jusqu’à l’émergence d’une parole personnelle. La parole vraie, authentique et lestée que la pièce recherche peut-elle être celle de n’importe qui pour devenir celle de tous ?

La pièce recourt malheureusement à ce procédé de manière systématique, traduisant une interchangeabilité des personnes, qu’elles soient victimes ou criminelles, puisque Roberto lui-même est interprété par six comédiens successifs – dont Florent Hu, particulièrement remarquable. Volontairement énigmatique quant aux mobiles de son action, dimension déjà présente dans la pièce écrite de Koltès, parlant très peu, Roberto Z. n’a pas de principe identitaire, sinon l’idée d’échapper à tout prix à un rôle prédéfini ; au final, avec ce kaléidoscope de comédiens, nous le perdons totalement dans sa chair. Si l’intuition de la pièce est riche, les moyens employés mettent malheureusement en échec son aspect évolutif, au profit de fragments. Ainsi, l’effet recherché, celui de l’accouchement progressif d’une parole agissante, est-il avorté.

Roberto au-delà des fonctions sociales

La pièce montre un Roberto incapable de survivre dans un théâtre social où chacun occupe une fonction, reste « sur ses rails ». Cette incapacité fait de lui un fou, un criminel, posant des actions sans mobile connu. Le texte dénonce les rôles sociaux, l’incapacité à y échapper, la marginalisation de celui qui ne peut s’y faire et tombe dans le non-sens. Même le crime est récupéré par la logique sociale, soit la folie enfermée dans des murs de prison, soit la déchéance contenue dans le Petit Chicago où l’on envoie les « femelles », les dépucelées hors mariage. Le frère de la gamine la vend à un maquereau après l’avoir surveillée pendant des années, visiblement incapable d’assumer la contradiction entre son rôle de grand-frère et la violence vécue par sa sœur.

Le caractère enfermant de ces rôles et des relations qu’ils suscitent – l’autre est l’objet de ma fonction, comme le soulignent les surnoms donnés à la gamine et l’absence de prénom dans toute la pièce sauf pour Roberto – est bien porté par le cadre de la caméra. Roberto est d’ailleurs le seul dont les propos échappent à ce registre. Il est l’objet de l’autre comme criminel, comme fou ou à l’écran ; mais quand il s’adresse à l’autre, il n’en est plus question : il se cherche en dehors des cadres.

Un spectateur enfermé dans le jeu de la caméra

La caméra omniprésente – dedans, dehors, à 360° – permet au metteur en scène de jouer avec le spectateur. Il étend le pouvoir de son propos au-delà de la scène proprement dite. Il filme également le public, joue de l’objectif qui devient celui de tout un chacun et use d’une forme de télé-réalité en filmant la cour du gymnase où se déroule également l’action. Nous avons peut-être fumé une cigarette et aperçu les comédiens déjà présents, avant que la pièce ne commence. L’agent de sécurité, planté à l’entrée de la salle, n’était autre que Sipan Mouradian, un des interprètes de Roberto.

Ainsi sommes-nous pris, nous aussi, dans cette logique sociale. Nous devenons, par l’œil de la caméra, partie prenante de cette scène, de ce théâtre social – nous sommes sur scène avec les comédiens qui jouent leur fonction. Lorsque Roberto, sous les yeux des passants, menace une femme et tue son enfant, nous voilà brusquement mis dans le sac des lâches qui commentent sans agir. Ce procédé pénible et moralisateur, déjà signalé par Pierre Monastier dans sa critique des Damnés d’Ivo van Hove, donné dans la Cour d’honneur du Palais des papes l’an dernier, nous enferme, nous culpabilise, sans nous laisser la possibilité d’agir, puisque nous sommes cantonnés aux gradins. Que pouvons-nous faire ? Comme Roberto Z, enfreindre le jeu social, casser le cadre et nous faire traiter de fou en débarquant sur scène pour sauver un personnage ?

Enfermements social et artistique

Yann-Joël Collin, à travers le regard de la caméra, nous met finalement à cette place du fou criminel. La gamine le cherche inlassablement, comme son bourreau et son sauveur en même temps. Lorsqu’elle le retrouve enfin, c’est moi – chaque spectateur – qu’elle fixe à travers la caméra.

Nous l’avons écrit : Roberto est successivement joué par six comédiens qui tuent, violent tout au long de la pièce. Pourquoi ne serais-je pas le septième ? Je suis Roberto. Nous le sommes tous, à travers ce prisme de la caméra qui enferme et engloutit tout sur son passage.

Face à un Roberto criminel qui refuse toute fonction prédéfinie, quelle alternative avons-nous pour échapper à l’enfermement du metteur en scène, comme à l’enfermement social ? Aucun espace n’est laissé à notre liberté : ou bien nous sommes déterminés par le jeu social ou bien nous devenons criminels. Il n’est nulle échappatoire, pas même une parole accouchée de victime.

Pauline ANGOT



DISTRIBUTION

Textes : Bernard-Marie Koltès, Didier-Georges Gabily

Mise en scène : Yann-Joël Collin

Avec : James Borniche, Margaux Chatelier, Louise Chevillotte, Manon Chircen, Marceau Deschamps-Ségura, Charlie Fabert, Louise Guillaume, Florent Hu, Roman Jean-Elie, Hugues Jourdain, Jean-Frédéric Lemoues, Sipan Mouradian, Morgane Real, Roxanne Roux, Léa Tissier, Alexiane Torres et Sélim Zahrani

Dramaturgie : Pascal Collin

Lumière : Lauriano de La Rosa

Costumes : Camille Aït Allouache

Assistanat à la mise en scène : Florent Hu

Aide à la conception : Laurent Pawlosky

Production : Conservatoire national supérieur d’art dramatique

Roberto Zucco de Bernard-Marie Koltès, est publié aux éditions de Minuit et Prologue. Sur le théâtre de Didier-Georges Gabily est publié chez Actes-Sud papiers.

Crédits de toutes les photographies : Christophe Raynaud de Lage



DOSSIER TECHNIQUE

Informations pratiques

  • Public : à partir de 16 ans
  • Durée : 2h20

En téléchargement



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée

Spectacle créé le 7 février 2017 au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (Paris)

  • Pas de date connue à ce jour.



FIN



 

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