Frank Castorf signe, avec Die Kabale der Scheinheiligen – Das Leben des Herrn de Molière, un spectacle d’une impressionnante densité. À partir de La Cabale des hypocrites et du Roman de Monsieur Molière, deux œuvres de l’auteur russe Mikhaïl Boulgakov, le metteur en scène tisse une vaste toile historique qui superpose les périodes et convoque de nombreuses références artistiques. Malgré un léger penchant au cabotinage, l’ensemble tient dans l’exploration d’une problématique majeure, essentielle : l’analyse subtile des rapports entre art et pouvoir.

L’immense espace du Parc des Expositions d’Avignon présente les mêmes difficultés que la « Monumenta » au Grand Palais parisien : la démesure appelle parfois un gigantisme artistique superfétatoire. La mise en scène de Frank Castorf se situe dans un juste équilibre entre grandeur et simplicité, particulièrement grâce à la scénographie conçue par Aleksandar Denic.

Trois espaces scéniques, quatre intrigues historiques

L’artisan a ainsi imaginé trois espaces mouvants : une carriole de quelque 10 mètres de haut, aux voiles peintes, qui rappelle autant un navire que la roulotte itinérante ; un salon aristocratique, où se déroulent des enjeux d’influence ; le lit du roi, revêtu de signes à la gloire de Louis Vuitton et surmonté d’un disque d’or frappé de la marque Versace. Le premier espace est celui des arts, le second celui des courtisans (et des hypocrites), le troisième celui du pouvoir royal – ainsi que des pouvoirs subsidiaires, hier religieux, aujourd’hui tenus par les mécènes de luxe et les producteurs de cinéma.

Trois espaces pour une quadruple superposition historique : Molière face à Louis XIV, Boulgakov face à Staline, Fassbinder face aux producteurs de cinéma, Castorf face au pouvoir actuel allemand. Les deux premiers ont recherché la compromission, tout en affirmant une forme de liberté créative, tandis que le dernier – non-reconduit à la tête de la Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz, théâtre qu’il dirige depuis 1992, au lendemain de la chute du Mur, et qu’il a rendu célèbre par ses mises en scène fracassantes – adresse un pied de nez au pouvoir décisionnaire allemand qui lui a préféré Chris Dercon.

Subtilité et intelligence de l’analyse

Frank Castork s’élance alors dans une épopée de plus de cinq heures sur les rapports entre art et politique, entre artistes et détenteurs du pouvoir. Il convoque une multitude de références, de Racine à Heiner Müller, de Lully à Francis Ford Coppola – ou plus précisément à Marlon Brando dans le rôle du Parrain.

Son approche rassemble deux qualités rares : la subtilité d’analyse et l’intelligent approfondissement de chaque propos – à l’opposé des Parisiens d’Olivier Py. Sans manichéisme qui viserait à placer l’artiste au-dessus du pouvoir, le spectacle interroge au contraire une double impasse : celle d’un pouvoir qui rigidifie le cadre de création et celle de l’art qui s’abaisse devant le pouvoir qu’il souhaite séduire.

En d’autres termes, le metteur en scène pourrait reprendre la fameuse parole de Jésus, en la modifiant quelque peu : « Rendez à César ce qui est à César, et à l’artiste ce qui est à l’artiste. » Une distinction sans séparation ni confusion. L’hypocrisie des dévots est connue, de Molière à Boulgakov.

Frank Castorf y ajoute celle de l’artiste lui-même : les artistes aspirent à un pouvoir fort pour imposer leur culture à tous, leur donnant – ce qui n’est pas la moindre des arrière-pensées, bien masquée sous l’invocation de « La Culture » – les moyens de subsister. Une juste autonomie garantit seule la liberté. Telle est l’impressionnante leçon donnée par Frank Castorf avec cet ultime spectacle, au moment de quitter de la Volksbühne.

Acteurs au sommet d’un authentique monstre scénique

Il faudrait citer tous les membres de cette troupe exceptionnelle, à commencer par Alexander Scheer, parfait dans le rôle de Molière, et la comédienne française Jeanne Balibar, impressionnante dans celui de Madeleine Béjart, jusqu’à être appelée « Madeleine Balibéjart » au cours du spectacle. Hanna Hilsdorf interprète avec sensualité la femme-enfant (de qui ?) Armande Béjart de Molière, tandis que Jean-Damien Barbin – le second Français de la troupe – nous régale de ses interprétations, du Marquis d’Orsini à l’homme d’ascenseur Hippolyte, aimé de Phèdre (Jeanne Balibar). Georg Fiedrich et Lars Rudolph offrent un duo irrésistible en Louis XIV et l’archevêque de Paris, notamment lors de cette scène où ils rejouent l’apprentissage des voyelles, scène empruntée au Bourgeois gentilhomme.

S’il y a du cabotinage, si l’usage de la vidéo en direct a rarement été aussi intensif (marque de fabrique Castorf !), si même des spectateurs peu habitués aux mises en scène de l’artiste allemand seront choqués par la réinterprétation volontairement caricaturale – mais jamais gratuite – des grands classiques, si la surabondance des références provoque une « anarchie », revendiquée par Frank Castorf, qui perd parfois le spectateur, si… la liste des restrictions peut s’étendre interminablement, il reste que Die Kabale der Scheinheiligen – Das Leben des Herrn de Molière est un authentique monstre scénique, un coup de force visuel autant qu’une réflexion intense que le metteur en scène a su traduire en actes profondément théâtraux.

Pierre MONASTIER



DISTRIBUTION

Textes : Mikhaïl Boulgakov, Pierre Corneille, Rainer Werner Fassbinder, Molière, Jean Racine

Traduction : Thomas Reschke

Mise en scène : Frank Castorf

Avec :
– Jeanne Balibar : Madeleine Béjart
– Jean-Damien Barbin : Marquis d’Orsini, duelliste, « Sacrebleu » ou « Le Borgne »
– Frank Büttner : le fou, le juste cordonnier
– Jean Chaize : l’inconnu
– Brigitte Cuvelier : l’inconnue
– Georg Friedrich : Louis XIV
– Patrick Güldenberg : Jean-Jacques Bouton, éteignoir et valet de Molière
– Sir Henry : musicien
– Hanna Hilsdorf : Armande Béjart de Molière
– Rocco Mylord : Zacharie Moyron jeune
– Sophie Rois : Mikhaïl Boulgakov
– Lars Rudolph : Marquis de Charron, archevêque de Paris
– Alexander Scheer : Molière
– Daniel Zillmann : Zacharie Moyron vieux

Dramaturgie : Sebastian Kaiser

Scénographie : Aleksandar Denic

Musique : Sir Henry

Lumière : Lothar Baumgarte

Vidéo : Andreas Deinert, Mathias Klütz, Kathrin Krottenthaler

Son : Klaus Dobbrick, Tobias Gringel

Costumes : Adriana Braga

Le Roman de Monsieur de Molière de Mikhaïl Boulgakov, traduction Michel Pétris, est publié aux éditions Gallimard. La Cabale des dévots de Mikhaïl Boulgakov, traduction Jean-Louis Chavarot, Françoise Flamant, Christiane Rouquet et Édith Scherrer, est publié dans Le Maître et Marguerite et autres romans suivi de Théâtre, Oeuvres II par les éditions Gallimard dans la collection Bibliothèque de la Pléiade (n°505)

Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage



Informations pratiques

  • Public : à partir de 16 ans
  • Durée : 5h45 (entracte de 30mn compris)


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