Interview. Laurent Roturier, président de l’association des DRAC françaises qui fête ses 40 ans

Les DRAC, directions régionales des affaires culturelles, fêtent cette année les 40 ans de leur création. Ces « antennes » du ministère de la culture dans les régions, souvent peu connues, ont été mises en place historiquement pour coordonner et « veiller » à ce que les orientations souhaitées par l’administration centrale soient suivies au sein des territoires. Après les importants changements apportés par un long processus de décentralisation et par la réforme territoriale, le rôle des DRAC a beaucoup changé et, d’une certaine manière, se cherche encore. 

Profession Spectacle a rencontré Laurent Roturier, directeur régional des affaires culturelles pour la région Occitanie et président de l’association des DRAC françaises. Entretien.

Comment sont nommés les directeurs régionaux des affaires culturelles ?

Les DRAC sont nommés par arrêté du ministre de la culture, après avis du préfet de région. Mais il y a en amont un appel à candidatures, suivi de plusieurs étapes dont un certain nombre d’entretiens. Il y a eu une évolution, avec l’importance accrue du préfet de région et la mise en place d’un entretien avec le secrétaire général du ministère, qui n’existait pas il y a quarante ans. Ces mesures récentes rejoignent les changements initiés par la réforme territoriale… Les DRAC sont des postes de directeur administration territoriale de l’État. Il faut répondre à certaines conditions de grade et d’ancienneté dans l’administration pour prétendre à ce poste. Le vivier de candidats potentiels est donc assez restreint. De plus, avant les bouleversements de la décentralisation, il n’y avait pas forcément beaucoup d’intérêt pour les hauts fonctionnaires à poser sa candidature pour un tel poste en région. Cela a changé depuis.

Quel est le budget moyen d’une DRAC ?

Il y a en France trois « catégories » de DRAC :

  • les DAC – Directions des Affaires Culturelles d’Outre-Mer,
  • les DRAC non-fusionnées, qui étaient autrefois des grandes DRAC, comme celles des régions PACA, Pays-de-la-Loire, Bretagne…
  • et les DRAC des régions fusionnées, comme celles de la Nouvelle-Aquitaine, d’Occitanie, de Franche-Comté, de Paris…

Pour les budgets, on parle de crédits d’intervention directs, qui n’incluent pas les salaires ni certains fonds encore gérés par l’administration centrale. En Occitanie, ces crédits s’élèvent à hauteur de 72 millions d’euros. Une part non négligeable de cette somme est attribuée à la reconduction de soutiens ou d’actions sur le long terme, comme l’aide apportée aux opéras et à d’autres « gros » équipements culturels. Il y a aussi 22 millions d’euros de cette somme qui sont attribués à la gestion du patrimoine. Le dernier tiers de ces crédits est alloué à des interventions plus souples, avec des actions de soutien à la création et à l’éducation artistique, ainsi que des appels à projets. Cela constitue déjà une marge d’intervention plus prononcée que celle des collectivités territoriales… Les villes ont par exemple de lourdes contraintes budgétaires, relatives aux gros équipements culturels : musées, opéras, salles de concert… Si le budget des villes représente la principale source des financements culturels en France, il leur est néanmoins plus difficile de subventionner de nouveaux projets.

Comment déterminez-vous l’utilisation de ce budget ?

« En haut », il y a évidemment la politique menée par le ministère dans les régions, qui se traduit chaque année par une directive nationale d’orientation. C’est elle qui indique les orientations et les priorités que le ministre souhaite voir appliquées sur les territoires : patrimoine, éducation artistique, actions ou projets à l’échelle nationale… Ces orientations sont données durant l’été, au moment où sont élaborés les budgets de l’année à venir. En fin d’année, nous recevons des indications de masse budgétaire ; sur chacun des programmes qui composent le budget de la DRAC, depuis la loi organique relative aux lois de finances, nous déterminons une programmation spécifique à chacun des services de la DRAC – livre, musique, théâtre, cinéma, etc. –, en fonction de ces éléments. Il y aussi des enveloppes qui sont réservées à une utilisation ultérieure, soumises à des commissions pendant l’année. Mais ces enveloppes sont assez marginales, jusqu’à 15 % du budget des services. Le travail du DRAC est surtout d’apporter une cohérence générale, grâce à des lignes directrices pour les nombreuses opérations soutenues – plus de 3 000 en Occitanie. Tout ce processus est très cadré, d’abord par une conférence de gestion, où sont présents le préfet de région, le DRAC, le secrétaire général du ministère, ainsi que les quatre directions générales ; cette réunion vise à établir des stratégies au niveau du territoire, pas à décider au cas par cas. Les DRAC ont bien sûr une capacité d’initiative, dans le cadre de ce processus rigoureux.

Dans les réunions que vous décrivez, y a-t-il parfois des désaccords sur ces stratégies à établir ?

À vrai dire, la plupart de ces réunions interviennent au terme d’un travail de concertation effectué en amont. Si je n’ai jamais pu constater de tensions ou de désaccords profonds, un changement notable est à signaler : l’importance accrue des préfets de région par rapport à l’administration centrale. Les territoires font de plus en plus entendre leur voix dans l’établissement de ces stratégies. Les seules frictions qui demeurent encore parfois viennent de la différence de moyens entre Paris et les régions, mais la volonté politique d’y remédier commence à s’installer. S’il y aura toujours une différence de moyens, ne serait-ce que par la présence de grands équipements et la concentration des événements sur la capitale, des politiques culturelles ambitieuses sur le plan régional sont néanmoins possibles et entreprises.

Comment concevez-vous la mission des DRAC face aux impératifs budgétaires et économiques que la volonté politique impose souvent aux administrations, à l’image des entreprises ?

C’est un vrai débat que celui de l’évaluation des politiques publiques. La finalité d’une entreprise est de rentabiliser l’investissement et de créer de la valeur pour l’actionnaire. Le but de l’action publique consiste certes à créer de la valeur, mais pour l’ensemble de la population. Comment quantifier la valeur créée par le vivre-ensemble, par la vie sociale, par une société apaisée, diverse et vivante ? Qui peut définir ce qu’est précisément l’intérêt général ? Comment quantifier ce dernier afin d’évaluer l’impact des politiques publiques ? C’est un enjeu capital, mais qui ne déclenche malheureusement pas tant de réflexion. Si nous avons comme outil pour mener nos stratégies une directive nationale d’orientation, pourquoi ne pourrions-nous pas avoir une directive nationale d’évaluation ? Il manque un corpus de réflexion sur cet enjeu de l’évaluation des politiques publiques. Aujourd’hui, nous ne disposons pas des bons critères et des bons outils pour juger cette question ; les rapports de performance que nous remettons ne rendent pas compte de tout le travail et de tous les résultats que peuvent donner des politiques culturelles de long terme dans les territoires.

L’intégration des droits culturels dans la loi NOTRe a-t-elle changé quelque chose aux questionnements des DRAC et des collectivités vis-à-vis des politiques qu’elles mettent en œuvre ?

La loi dit que la responsabilité culturelle est exercée conjointement par l’État et les collectivités territoriales, dans le respect des droits culturels énoncés par la charte de 2005. Ce que j’entends pour l’instant lors de rencontres des professionnels, c’est : « Qu’est-ce que ça change pour nous ? » Ça ne change pas par le haut, mais des questionnements surgissent du côté des acteurs de terrain, au sein des fédérations. Les DRAC s’interrogent aussi : quel va être l’effet de cette loi sur notre action ? Il n’existe pas encore d’initiative, bien que cela puisse arriver rapidement, si – par exemple – une directive nationale d’orientation pousse les DRAC en ce sens. Les droits culturels sont un outil précieux pour redéfinir le sens de l’action publique, voire pour une évaluation pertinente et plus juste des politiques culturelles.

Le préfet représentant l’autorité de l’État, ressentez-vous sa tutelle sur certains sujets ? Comment travaillez-vous avec eux et avec les collectivités territoriales ? 

Les DRAC travaillent avec les préfets de région, sous leur autorité, et avec les directeurs régionaux : emploi, environnement, etc. Notre expertise n’est pas remise en cause ; notre enjeu, passionnant, est plutôt la cohérence de l’action de l’État sur les territoires. Comment établir des stratégies cohérentes avec ces services, afin de répondre aux enjeux des politiques culturelles ? A contrario, la culture est souvent invitée à intervenir sur des questions qui dépassent son champ propre… Les problématiques auxquelles nous devons répondre dans ce cadre sont parfois complexes et nécessitent un dialogue approfondi avec les collectivités et avec les acteurs locaux. Ce qui n’est pas plus mal, le temps de l’État n’étant pas forcément le temps des collectivités. Les seuls chantiers où nous sommes seuls à intervenir sont ceux des cathédrales, à la charge de l’État.

En plus des DRAC, l’État dispose d’institutions culturelles nationales qui précisent les politiques publiques. Quel dialogue entretenez-vous avec elles ?

C’est un vrai sujet. Il y a l’action du ministère dans les régions, avec les DRAC, mais il y aussi celle des opérateurs nationaux : CNC, CNL, CNV, CNMH, INRAP… C’est un des sujets de la réforme actuelle. Pour l’instant, ce sont eux qui décident ; l’objectif pour nous est cependant d’intégrer ces grands opérateurs dans nos stratégies régionales. L’intérêt est aussi que, les DRAC représentant dorénavant des régions élargies, au territoire important, nous avons plus de poids. Notre rôle change de ce fait. En France, nous savons financer les grosses et moyennes structures. Les DRAC doivent désormais essayer de se concentrer sur un dialogue avec les « petits » lieux. Si l’État sait s’asseoir avec des professionnels représentant les filières culturelles, avec les gros organisateurs d’événements, il a aussi besoin d’une liaison avec les bases régionales. Les DRAC sont les mieux placées pour cela. Le cinéma français est un exemple de ce que nous pouvons accomplir grâce à ce maillage local de salles dans les villes et villages ; mais notre action est parfois dispersée avec ces centres nationaux et les budgets, trop répartis. L’avantage des DRAC est qu’elles sont à la fois les acteurs d’une politique culturelle nationale et les capteurs des énergies locales, qu’elles soient positives ou négatives – et malheureusement, avec la baisse des budgets des collectivités et le resserrement des crédits du ministère ces dernières années, il y en a beaucoup.

En Occitanie, vous avez plus de 4 500 communes comme interlocuteurs, dans treize départements. Comment font la DRAC et l’État pour avoir cette cohérence dont vous parliez sur une échelle aussi large et pour répondre à ces besoins culturels ?

Des mesures ont été entreprises pour établir des enjeux communs, comme les pactes culturels entre l’État et les communes, mais elles ne suffisent pas sur le long terme. C’est une des missions que nous nous donnons en ce moment : renforcer l’axe de l’intercommunalité. Nous incitons le plus possible les communes à se rassembler en communautés et à se doter de la compétence culturelle. Par la mutualisation, ces communes souvent rurales deviennent des interlocuteurs que nous ne pouvons ignorer. C’est un enjeu majeur pour la conduite des politiques culturelles à venir. Le DRAC incite aussi les acteurs culturels à se structurer en filières, afin de coordonner les questionnements et les revendications des professionnels.

Comment s’organisent les services de la DRAC ?

Les services de la DRAC s’organisent en fonction des filières : musique, cinéma, théâtre, etc. Plusieurs fonctions sont également apparues ces dernières années, qui n’existaient pas avant. Les services se rassemblent souvent sous des directeurs de pôles : pôle création, pôle patrimoine… Il y a aussi un nouveau chaînon, depuis le 31 juillet 2015, dans la liaison avec les territoires : les conseillers territorialisés généralistes. Ils n’ont pas autorité sur les disciplines, mais sont en permanence sur les territoires, permettant une liaison directe avec les communes et les acteurs locaux qui nous est indispensable. Je plaide pour que leur expertise territoriale – à laquelle je crois profondément – soit au même niveau que l’expertise disciplinaire. Si nous ne pouvions nous reposer sur leur connaissance des territoires, notre manière même d’envisager ceux-ci s’en verrait altérée. Ce sont eux qui font le lien avec les artistes, le tissu associatif, les communes et les habitants. C’est d’ailleurs avec eux que les acteurs culturels devraient se mettre en relation, dès qu’ils souhaitent mettre en place une action ou simplement se faire connaître de nous. Les noms des conseillers sont accessibles sur les sites internet des DRAC.

Vous êtes président de l’association des DRAC de France. Comment envisagez-vous leur avenir et leur fonctionnement, en parallèle avec d’autres institutions culturelles ?

Il y a quatre ou cinq ans, on se disait que les DRAC allaient finir par devenir un service des conseils régionaux. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout d’actualité. Les crises successives ont abouti à une certaine demande d’un retour de l’État. On pensait que la France allait devenir comme l’Allemagne ; la fédéralisation était une idée à la mode dans les années 80, quand les préfets tenaient encore toutes les compétences réglementaires entre leurs mains. Or nous assistons au développement d’un équilibre local entre présence de l’État et autonomie des territoires. D’autant que l’État est encore le seul à pouvoir faire en sorte que tout le monde s’asseye à la même table. La tendance actuelle, c’est la recherche de cet équilibre, mais avec un État qui se déconcentre de plus en plus, grâce aux préfets de région, aux directeurs régionaux, qui vont être de plus en plus les interlocuteurs des présidents de conseils régionaux. Un troisième scénario est possible : la déconcentration des grands opérateurs dont nous parlions précédemment ; des agences régionales de la culture pourraient ainsi apparaître. Reste alors la question du pouvoir réglementaire…

Propos recueillis par Maël LUCAS



Photo de Une – Laurent Roturier (crédits : DRAC Occitanie)



 

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