Nicolas Rozier ou la théâtralité en puissance de « profération »

Peintre et poète à la violence inédite en nos temps aseptisés, Nicolas Rozier est une figure originale dans le monde artistique contemporain. Il y a quelque chose de dur, de métallique dans son écriture, qui prend tout son relief dès lors que la parole est proclamée de vive voix, « proférée » pour reprendre le mot du poète. Nicolas Rozier réunit en sa verve « cogneuse » l’écrit intimement littéraire et l’oralité essentiellement scénique. Il vient de publier Vivre à la hache aux éditions de L’arachnoïde. Rencontre.

Publication : 16/10/2016 – Mise à jour : 17/11/2017

Quelle est la valeur littéraire d’un texte destiné à la scène ? Quelle dimension théâtrale revêt une écriture davantage poétique ? Les frontières sont aujourd’hui poreuses, alors même que le monde artistique reste figé dans des codes incompréhensibles. C’est la raison pour laquelle Profession Spectacle a décidé d’interroger divers artistes inclassables, se situant sur une crête difficile, voire douloureuse. Nous espérons ainsi questionner certaines conventions et contribuer à l’essor de nouvelles formes scéniques, porteuses d’un sens urgent pour notre temps.

Comment es-tu arrivé à la poésie ?

La poésie s’est immiscée, je crois, dès les premières perceptions sidérantes dans les cours de récréation. La découverte de l’autre, les étrangetés rustaudes de la brutalité bête dans les rapports humains, les crève-cœur en tout genre, l’infernale cadence tragique de la vie à l’envers. Puis le dessin, le cinéma tournoyant autour de l’unique épreuve amoureuse, relayés plus tard par des textes fantastiques, ceux d’Antonin Artaud, de Lecomte, de Prevel, et, avant eux, par de grands romanciers-poètes comme Gracq, Dietrich, Calaferte notamment…

Le passage initial par le dessin, vers la fin de mon adolescence, m’a permis de laisser grandir à l’arrière, en un mouvement de croissance profond, une nécessité qui n’a commencé à pointer, je veux dire à s’exercer sur des carnets, qu’assez tardivement, vers mes 22/23 ans.

Qu’est-ce qui fait le poète selon toi ?

L’homme déchirant, qu’il écrive ou non d’ailleurs. Michaux, par exemple, est un grand écrivain, mais il n’est pas déchirant, pas irrémédiablement lyrique, saignant. Si, par hasard, l’homme déchirant/déchiré sait mettre en mots ce qui le tue d’amour pour la vie, alors il est probable qu’on ait affaire à un poète. La majesté féroce d’un retour au cœur permanent lui fait ouvrir, éventrer les seules terres de vie possibles. Le poète se reconnait à une charge, au baril d’explosif qui le cintre. Les mots, à un certain degré de force et d’évidence, en sont la preuve vivante, la signature mouvante et le verdict écrasant.

Ton écriture poétique semble perpétuellement osciller entre prose et expression théâtrale. Sous quelles conditions l’écriture poétique se prête-t-elle à la scène ?

Nulle expression théâtrale dans mes textes, sinon, sans doute, une théâtralité en puissance de « profération » liée aux sonorités et aux rythmes assez sculpturaux, tels que du moins on m’en fait le retour, à la lecture de mes textes. Il ne s’agit pas d’oscillation entre prose et vers non plus, mais de leur hybridation nécessaire pour trouver le moulage accidenté et séant à une parole précise qui exige cette forme-là.

Est-ce qu’inversement un texte dit théâtral a une véritable valeur littéraire ?

Les textes écrits pour le théâtre ont nécessairement une valeur littéraire avec la même fluctuation qualitative que dans les autres genres.

Il existe un point commun entre la poésie et le théâtre : ils font tous deux l’objet d’un mépris inconscient des critiques littéraires. Comment expliquer leur absence ?

Il n’y a pas de mépris inconscient. Le théâtre, du moins le théâtre subventionné, possède des moyens lourds, en confisquant d’ailleurs des budgets d’une façon honteusement oligarchique, mais le théâtre possède donc, même de façon étranglée pour les « petites » compagnies, une scène. La poésie n’a pas de scène, elle n’a, au mieux, qu’un micro. La scène de ce micro reste à explorer, inventer, investir. J’essaie en expérimentant une « lecture-dessinée » d’ouvrir une brèche dans cette fausse fatalité.

Quant à l’absence, du moins la négligence dont la poésie et le théâtre font l’objet, il faut d’abord distinguer le cas du théâtre dont les manifestations, pour discutables et inégales qu’elles soient, sont innombrables (manifestations, festival, salles, compagnies), tandis que la poésie n’a ni bande, ni groupe, ni salle et ses rares « festivals » sont les plus strangulés de tous. Quand on coupe les vivres, on commence par la poésie. Mais il faut dire aussi que le fatras insensé des textes qualifiés de poèmes, assez facilement publiés, noie complètement les pépites à sauver du naufrage.

Que faudrait-il faire pour inverser la tendance et retrouver une vraie critique littéraire de ces deux genres occultés ?

Il n’y a rien à faire. Certains ou certaines surgiront, peut-être, en ayant spontanément vocation à élever à nouveau la critique littéraire au rang d’art à part entière. On trouve en réalité, et spontanément, la meilleure des « critiques » dans les correspondances. Il faudrait sans doute davantage ponctionner dans les lettres d’auteurs et de lecteurs. Je le fais d’ailleurs depuis longtemps. Enfin, la raréfaction des supports spécialisés, nœuds de vipères et faire-valoir en petit comité, n’ouvre aucun respiration et n’entretient à l’illusion solipsiste qu’un circuit très fermé. Le fameux « bouche à oreille » est la dernière critique vivante. Il suppose une infiltration longue des œuvres mises à incuber dans le chaos des signes dont il revient à chacun de trier les avalanches.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER



Courte biographie de Nicolas Rozier

Né à Reims en 1971, Nicolas Rozier, peintre et poète, a cette particularité de se tenir en constant dialogue avec les figures artistiques qui l’ont marqué : Egon Schiele, Vincent van Gogh, Antonin Artaud, Jacques Prevel, Francis Giauque… Ses lectures publiques et notamment « lectures-dessinées » tentent un chemin de traverse dans la lecture à « voix haute » et une passerelle entre ses deux pratiques, littéraire et picturale. C’est en ce sens qu’il a été invité, le 28 juillet 2016, au Centre européen de Poésie d’Avignon, dans le cadre du festival théâtral d’Avignon.

Ses dessins accompagnent le travail de Zéno Bianu, Jean-Yves Masson, Guy Darol, Charles Dobzynski…

Chez Corlevour, il a notamment publié :

  • L’Écrouloir – sur un dessin d’Antonin Artaud (2008),
  • Tombeau pour les Rares (2010),
  • L’Astre des Anéantis (2011),
  • Jacques Prevel poète mortel (2016).

Il vient de faire paraître cette année un nouveau recueil chez L’arachnoïde : Vivre à la hache (2017).

Zéno Bianu et Nicolas Rozier (crédits : MHC)
Zéno Bianu et Nicolas Rozier (crédits : MHC)
Réginald Gaillard, fondateur des éditions Corlevour, et Nicolas Rozier au Marché de la Poésie (crédits : MHC)
Réginald Gaillard, fondateur des éditions Corlevour, et Nicolas Rozier au Marché de la Poésie 2016 (crédits : MHC)


 

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5 Comments

  1. Michel simonot

    Voilà un entretien qui pose frontalement une question essentielle.elle devrait mobiliser beaucoup d’écrivains. En ce sens, je pense que nous sommes au début de quelque chose.

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