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Public/Privé – Quand le ministère de la culture trahit sa mission fondatrice pour un euro

Public/Privé – Quand le ministère de la culture trahit sa mission fondatrice pour un euro
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J’aurais dû faire le pèlerinage des cultivés en Avignon, le 14 juillet dernier. J’aurais pu entendre le souhait de madame la directrice chargée du théâtre au ministère de la culture, de voir tomber ce « mur de Berlin » qui sépare le théâtre public du théâtre privé. Un grand moment où, devant les directrices et directeurs des centres dramatiques nationaux (CDN), en plein festival, la directrice du théâtre a décapité la doctrine fondatrice du théâtre public.

Analyse des enjeux fondamentaux du théâtre public, à l’heure de la rentrée des classes, y compris politiques.

« Signes de pistes pour les droits culturels », la chronique du Doc Kasimir Bisou

Une doctrine ancienne contre l’injustice

Il est vrai que la doctrine, mise en place sous la houlette de mademoiselle Jeanne Laurent, sous-directrice à la direction générale des arts et lettres, est ancienne : 70 ans ! Elle a beaucoup vieilli, mais elle affirmait des valeurs qui n’étaient pas minces : elle combattait pour un théâtre à haute valeur émancipatrice ; elle revendiquait de lutter pour libérer le peuple de l’ignorance. « Visitez les habitations ouvrières, vous n’y verrez pas une image au mur, pas une référence à une œuvre d’art ; interrogez ces hommes et ces femmes, ils ignorent l’existence même de ce qui constitue pour d’autres la beauté de la vie. C’est monstrueux : c’est comme si des millions d’hommes et de femmes étaient tenus à l’écart d’un secret », disait Morvan Lebesque dans sa défense de Jean Vilar au Théâtre National Populaire (TNP)1. Autant dire, un monde d’inégalités culturelles ! Un monde injuste !

Une doctrine où le théâtre n’est plus « un théâtre pour rien – comédie parisienne et vaudeville », mais un théâtre « pour quelque chose », voué à « servir cette fin essentielle qui est la prise de conscience de l’homme contemporain ». Une doctrine préoccupée du progrès de l’humanité puisqu’il « est incontestable que le Théâtre peut aider puissamment à ‘faire’ l’homme de demain pour peu qu’on cesse enfin de le prendre à la légère ».

Ainsi, s’est forgée une doctrine où l’œuvre théâtrale devrait réconcilier la France avec elle-même : « Nous allons tenter de réunir, dans les travées de la communion dramatique, le petit boutiquier et le haut fonctionnaire, l’ouvrier et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé2 », lit-on dans les premiers programmes du TNP où Jeanne Laurent a nommé Jean Vilar en 1951. Incarnée dans le TNP et les CDN, la doctrine prenait nom de « service public de la culture ».

Ce passé est lointain ; on pourrait même le classer dans les archives, sauf que l’histoire de la doctrine ne s’est pas arrêtée là : Malraux la consolida. Il en fit un ministère – une organisation chargée de rendre accessible au plus grand nombre « les œuvres capitales de l’humanité ».

On ne joue pas avec une telle doctrine : elle a l’humanité en charge et la lutte est difficile car, à tout moment, les imaginaires sont captés par les « usines de rêves » qui « ne sont pas là pour grandir les hommes ; elles sont là très simplement pour gagner de l’argent. Or, le rêve le plus efficace pour les billets de théâtre et de cinéma, affirme André Malraux dans son discours à la Maison de la culture d’Amiens en 1966, c’est naturellement celui qui fait appel aux éléments les plus profonds, les plus organiques et, pour tout dire, les plus terribles de l’être humain et avant tout, bien entendu, le sexe, l’argent et la mort ».

La doctrine oppose frontalement « public » et « privé ». D’un côté, le producteur de spectacles répondant aux besoins de consommateurs ; de l’autre, le théâtre public qui libère les hommes et leur promet une société plus juste, où le privilège de l’accès aux œuvres capitales de l’humanité n’est plus réservé à quelques-uns.

Une doctrine toujours récitée

Peut-on encore y croire ? On peut en douter, mais pas au ministère de la culture ! Car cette doctrine est son ADN depuis 1959 : la doctrine est là, dans les textes et dans les cœurs, jamais démentie et toujours sanctuarisée dans les décrets d’attribution du ministère… y compris dans celui édicté par le président Macron le 24 mai 2017 : la finalité première reste l’humanité révélée par ses œuvres capitales ! Fidélité à Gaëtan Picon quand il écrit : « La culture, c’est la diffusion même de la création3 ».

Depuis 70 ans, la direction du théâtre incarne la doctrine ; depuis Jeanne Laurent, elle en est la puissance tutélaire et n’a jamais fléchi dans la défense des valeurs.  Elle garde les frontières du sens en veillant à séparer le privé divertissant du « théâtre pour rien » et le « public » émancipateur du « théâtre pour quelque chose » ! Elle s’ancre dans cette conviction du devoir culturel public que formulait Gaëtan Picon et que tous ceux qui prennent des responsabilités au ministère devraient connaître : « Notre devoir pour tout dire, est de mettre un terme à l’aliénation de l’individu par rapport à la culture du présent et du passé ». Dans cette aventure libératrice du sens, les marchands de la société du spectacle n’ont pas bonne presse tant il est vrai qu’avec eux, « la société de consommation réduit l’art à une variété de produits consommables4 ».

Un récit devenu désincarné

Et voilà qu’en août 2017, la directrice du théâtre oublie tout cela et affirme que « public » et « privé » doivent être solidaires autour d’un projet de bon sens et peu coûteux. Elle en donne la méthode : les spectateurs du théâtre public paieront leur place un euro de plus pour alimenter une caisse mutuelle qui sauvera de la faillite les théâtres privés.

L’intention était louable. Madame la directrice chargée du théâtre n’avait qu’un souci comptable et une bonne cause à défendre devant la grande famille unie du théâtre : « sauver la vie du théâtre en France », reprenant à son compte les réflexions de Bernard Murat, en septembre 2015 : « Nous sommes concernés au nom d’une communauté de destin qui unit la famille du théâtre. Comme l’a rappelé Fleur Pellerin lors du 50e anniversaire de notre fonds de soutien, le théâtre en France marche sur deux jambes ; lorsque l’une est atteinte, l’autre n’en sort jamais indemne5 ».

L’ennui, c’est que le petit euro en plus demandé aux consommateurs du théâtre public transforme la doctrine fondatrice en fantôme enfermé dans un placard poussiéreux du ministère de la culture. Le petit euro évacue la vieille doctrine pour la remplacer par une plus moderne.

Une doctrine moderne pour répondre aux besoins

Cette doctrine de remplacement n’est rien d’autre que la doctrine libérale économique appliquée aux spectacles.

Je rappelle l’argumentation à ceux qui l’oublient un peu vite : le bonheur du monde est dans le « Bien-être » ; celui-ci s’apprécie par la satisfaction des besoins exprimés par les consommateurs individuels. Pour optimiser cette satisfaction, rien de mieux que des marchés libres où les besoins trouvent leur réponse dans l’achat monétaire de biens offerts, au prix le plus bas possible. Pour les spectacles de théâtre, comme pour les yaourts ou les voitures, le principe doctrinal est le même : la concurrence des offreurs est la condition de l’accès optimal au Bien-être, au meilleur prix.

La doctrine admet pourtant une particularité pour les spectacles : leurs marchés sont aléatoires. Tous les économistes vous le disent : c’est le régime du « nobody knows » ; nul ne sait comment le consommateur réagira à une offre de spectacles… Grand succès ou immense bide ? C’est imprévisible. Du coup, les plus petits entrepreneurs ne survivent pas à tous ces caprices des consommateurs de spectacles. Le succès espéré se mue en perte immense. Seules peuvent résister les entreprises les plus grosses, qui compensent les pertes d’une mauvaise tournée par la réussite d’un autre spectacle.

Il ne reste sur le marché que des grosses entreprises à l’allure de monopoles internationaux. La doctrine libérale ne peut l’accepter. Pour maintenir la concurrence, elle appelle l’État à la rescousse dans sa mission de régulateur de la lutte anti-monopole. Le ministère de la culture a une bonne raison d’exister : il organise la solution en créant un fonds mutuel où les entreprises en difficulté peuvent puiser pour se relancer et donc maintenir la concurrence sur le marché des biens culturels. En prenant quelques euros sur le prix des billets de spectacles qui fonctionnent, les consommateurs payent certes plus que le prix réel de la représentation, mais la caisse mutuelle est alors alimentée. Elle permet à ceux qui ont subi les caprices des consommateurs de se relancer. L’offre de spectacles demeure, ainsi, toujours aussi variée pour répondre à la diversité des besoins des consommateurs.

Un euro pour vendre ou mourir

Ainsi le théâtre public se voit-il réduit à agir comme le théâtre privé – vendre et mutualiser les pertes –, lui qui a été inventé pour résister aux platitudes du divertissement. Ses destinataires ne sont plus le peuple, en vue de sa croissance, mais de simples consommateurs cherchant à satisfaire leur besoin de théâtre – un coup dans le privé, un coup dans le public, selon leurs humeurs. La frontière du sens a disparu. Le théâtre public se retrouve au même rang marchand que ce qui est déjà en place pour les musiques actuelles avec le CNV, pour le théâtre privé avec son fonds de soutien, pour le cinéma avec le CNC. L’ennemi a pris le pouvoir au sein même de la direction du théâtre. Et voilà la doctrine Sarkozy de retour, quand, en 2007, le président fixait à la ministre de la culture la mission « d’examiner dans quelle mesure le dispositif d’aides à la production cinématographique qui repose en partie sur le succès public des œuvres subventionnées pourrait être appliquée au théâtre ».

Avec cet euro « en plus » pris sur la satisfaction des besoins des individus, c’est comme si la directrice du théâtre avait organisé les obsèques de Roger Planchon sans le savoir, lui qui savait affirmer : « Je ne crois pas aux besoins culturels. Le vrai problème est comment faire, puisqu’il n’y a pas de besoin culturel, pour le susciter6 ».

Et Pierre Gaudibert de poursuivre : « La notion de besoin culturel est en contradiction flagrante avec celle de novation culturelle, qui implique précisément l’inattendu, l’imprévisible, donc le jamais-demandé ou réclamé, même inconsciemment. Ce qui caractérise l’œuvre d’art novatrice c’est qu’elle dérange les habitudes, les attentes, heurte la sensibilité existante, celle précisément formée par les impacts successifs des œuvres précédentes, par l’apprentissage des codes antérieurs ; elle est « contre » et suscite une nouvelle sensibilité, un nouvel imaginaire qui n’avait aucune existence virtuelle avant son actualisation. Inversement le critère de l’œuvre commerciale réside dans la réponse à une attente, à ce qui est « réclamé », et les arguments des commerçants de la culture sur ce qui correspond au goût du plus grand nombre le savent bien. »

« L’euro en plus » devient impensable, il fait roi le théâtre privé et éteint, à pas cher, la flamme de la doctrine du théâtre public !

On comprend, alors, le sentiment d’indignité qui a parcouru l’assemblée des directrices et directeurs des Centres dramatiques nationaux qui ont immédiatement écrit au président de la République et fait signer une pétition qui en disait long sur la vitalité de la doctrine.

Redonner du sens à la culture dans une société plus juste

La directrice chargée du théâtre s’est très vite excusée ; elle a promis une discussion en bonne et due forme !

Mais elle n’est coupable de pas grand-chose, sinon d’avoir omis les titres de noblesse du théâtre public. Le problème est ailleurs ; il traverse l’ensemble du ministère de la culture : la doctrine initiale est-elle encore défendable ? Peut-on croire que certaines œuvres doivent s’imposer comme référence pour l’humanité tout entière ? Pourquoi, sous le signe du changement, le président a-t-il maintenu la fiction des « œuvres capitales de l’humanité », à laquelle même sa direction chargée du théâtre ne croit plus ? Est-ce la voie d’une société plus juste ?

Si la plaie est maintenant ouverte, une réflexion approfondie s’impose ; car réduire le ministère à un régulateur de marchés, c’est abandonner l’enjeu culturel du progrès durable. Tout autant qu’il est indéfendable de revendiquer la libération des masses avec les œuvres capitales de l’humanité, fussent-elles théâtrales.

Il faut chercher ailleurs, en prenant au sérieux l’universalité des droits humains des personnes et, par-là, des droits culturels. Encore aurait-il fallu que la ministre de la culture connaisse les lois qui les imposent aux responsables publics. Le coup manqué de « l’euro en plus » obligent en tout cas à travailler, collectivement, un nouveau sens pour les politiques culturelles, dans l’espoir d’une société plus juste.

Doc Kasimir BISOU

Lire toutes les chroniques du Doc Kasimir Bisou :



Notes

1 Morvan Lebesque, « Le théâtre national populaire », dans la revue Le Point, 1957.

2 Cité par Jack Lang dans sa thèse L’État et le théâtre, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1968, 373 p.

3 Gaëtan Picon fut directeur général des arts et lettres entre 1959 et 1996. La citation est extraite de sa conférence à Béthune, le 19 janvier 1960, et publiée dans Les affaires culturelles du temps de Malraux, édition documentation française, 1996.

4 Raoul Vaneigem, Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1992, p. 208.

5 Bernard Murat est metteur en scène, acteur, réalisateur et scénariste. Il est directeur du théâtre Édouard-VI et président du Syndicat du théâtre privé (SNDTP). La citation est reprise d’un article paru dans Le Monde du 11 septembre 2005.

6 Pierre Gaudibert citant Roger Planchon dans Action culturelle : intégration et /ou subversion, Casterman, 1972, p. 20.



Doc Kasimir Bisou, c’est le pseudonyme officiel de Jean-Michel Lucas, personnalité connue pour sa défense acharnée des droits culturels. Docteur d’État ès sciences économiques, Jean-Michel Lucas allie dans son parcours enseignement – comme maître de conférences à l’Université Rennes 2 – et pratique : il fut notamment conseiller au cabinet du ministre de la culture, Jack Lang, et directeur régional des affaires culturelles.

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