Janáček compose un quatuor en une semaine, un chef-d’œuvre saisissant qui gagne à être davantage connu, comme bien d’autres de son auteur, figure si particulière de l’histoire de la musique. L’œuvre est créée à Prague il y a tout juste 98 ans.

On sait que l’œuvre de Tolstoï, La sonate à Kreutzer, avait été inspirée par une magnifique partition pour violon de Beethoven. Un bon siècle plus tard, Leoš Janáček s’inspire cette fois du roman pour écrire un trio qui a disparu depuis.

En octobre 1923, à la demande du Quatuor de Bohème et alors qu’il est arrivé au soir de sa vie, amoureux comme jamais de la jeune Kamila Stösslová – qui lui inspirera son quatuor suivant, Lettres intimes –, il reprend sans doute le matériau de ce trio perdu. Voilà des décennies qu’il n’a pas essayé d’aborder la forme instrumentale du quatuor (d’où le numérotage de celui-ci).

C’est d’ailleurs à Kamila qu’il confie le fond de son inspiration : « J’imaginais une pauvre femme, tourmentée et en train de couler, exactement comme celle que l’écrivain russe Tolstoï décrit dans sa Sonate à Kreutzer. » De fait, cette partition assez extraordinaire déborde de passions, de conflits, et de luttes, comme désespérées. On reconnaît bien le style très personnel du compositeur et, malgré ses heurts et ses audaces, on se laisse emporter par ce qui ressemble à une histoire lyrique, une sorte de Jenufa pour quatuor à cordes.

Il l’écrit en une semaine et prend le contrepied de l’œuvre de Tolstoï, qu’on peut analyser comme trop complaisante à l’égard du mari trompé qui assassine sa femme adultère. Janáček, lui, par ses dissonances en forme de cris, souligne l’horreur du crime commis par le mari, sous-tendu par la jalousie, qui n’est pas une excuse mais un poison. C’est l’altiste du Quatuor Smetana, Milan Skampa, qui a proposé en 1982 cette lecture très tranchante de la partition de Janáček et elle me semble parfaitement crédible, en adéquation avec la personnalité du compositeur.

On ne sait pas grand-chose de la création de ce chef-d’œuvre, le 14 octobre (certaines sources disent le 17) 1924, si ce n’est que c’est le quatuor commanditaire (dans lequel figure Josef Suk, gendre de Dvořák) qui l’interprète ce jour-là, et ce pour un concert de la Société de musique contemporaine, à Prague.

Je vous le propose pour ma part par l’extraordinaire Quatuor Prazak. C’est une œuvre saisissante qui gagne à être davantage connue, comme bien d’autres de son auteur, figure si particulière de l’histoire de la musique.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
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