Instant classique – 20 novembre 1889… 131 ans jour pour jour. Lorsqu’il compose sa première symphonie, Gustav Mahler intègre un mouvement très doux, intimiste. Mais les critiques lui tombent dessus et le compositeur se résout peu à peu à le retirer de ce qui deviendra la célèbre Titan. Mais ce mouvement n’a pas été perdu pour autant…

Je vous ai déjà raconté l’histoire de la création de la première symphonie de Gustav Mahler, du moins l’histoire de la création définitive, le 16 mars 1896. Mais cette version définitive vient un peu plus de sept ans après la première exécution de la symphonie, que Mahler avait commencé à composer dans l’enthousiasme dès 1885, à vingt-cinq ans. Puis la partition lui donne beaucoup plus de fil à retordre. Comme souvent, ses passions privées déclenchent, démultiplient ou au contraire amenuisent ses capacités créatrices. En l’occurrence, en 1888, il s’éprend de Marion von Weber, épouse du petit-fils de Carl-Maria von Weber. Il écrira « Ces émotions avaient atteint en moi un tel degré de violence qu’elles ont jailli tout d’un coup, comme un torrent impétueux. » C’est ainsi qu’il achève la première version de sa symphonie.

La différence avec 1896, c’est que cette dernière contient alors un mouvement que Mahler fera disparaître dans la version définitive. Ce mouvement, marqué « Andante », venait se placer en seconde place dans l’ordre d’exécution. Il est très doux, très intimiste, presque chambriste car il n’utilise pas tout l’orchestre. Mahler l’a repris d’une petite musique de scène qu’il avait conçue sur un drame de von Scheffel, La Trompette de Säckingen.

Ce 20 novembre 1889, alors que Mahler est le tout jeune patron de l’opéra de Budapest depuis l’année précédente, il présente cette première symphonie, qui ne s’appelle pas encore « Titan » (il ne voulait pas du tout l’appeler comme ça). Il y a du monde dans la grande salle de la Redoute du Palais communal. Au début, tout se passe bien et ce mouvement lent passe lui-même très correctement. Mais dès que Mahler entame la fameuse et pourtant géniale marche funèbre sur le thème de « Frère Jacques », jusqu’au Finale, la bronca le cueille aussi sec. Les sifflets couvrent largement les applaudissements. La presse hongroise ne sera pas tendre le lendemain : « harmonie d’une simplicité choquante », « vacarme assourdissant de dissonances atroces », « absence de goût monstrueuse »… Les amis de Mahler dans la ville s’écartent de lui et il dit avoir erré dans Pest « comme un malade ou un condamné à mort »…

Il ne cessera donc d’essayer de reprendre sa partition. En 1893, il opère de nombreux changements et appelle pour la première fois ce fameux mouvement lent « Blumine », petite fleur. Et à ce moment-là, il la garde encore dans sa partition. Mais après l’exécution de la symphonie remaniée à Weimar en 1894, les critiques se mettent à attaquer ce mouvement lent et Mahler se décide à le retirer. Il disparaît ensuite et on n’en entend plus jamais parler jusqu’au milieu des années 1960, lorsque le musicologue Donald Mitchell, qui écrit une biographie du compositeur, retrouve la partition de Blumine et Benjamin Britten la dirige pour la première fois en 1967.

Pour autant, même si certains chefs estiment qu’il faut la réintégrer dans la version définitive de la première symphonie, de très nombreux mahlériens, et pas des moindres, comme Bernstein, ont toujours refusé de le faire, et même d’interpréter Blumine. Pour eux, le créateur de l’œuvre avait retiré ce morceau et l’équilibre final de l’œuvre est obtenu aussi par ce retrait.

Quoi qu’il en soit, voici ce fameux mouvement plein de la douceur réconfortante d’un bouquet de petites fleurs.

Cédric MANUEL

 



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