22 mai 1929… 92 ans jour pour jour – Petit chef-d’œuvre engagé et dénonciateur, véritable hommage à Rosa Luxembourg, le Requiem écrit par Bertolt Brecht et composé par Kurt Weill frappe très fort, à l’heure de la montée du nazisme.

La République de Weimar a, dans les années 1920, besoin d’affermir quelque peu son assise, au moins culturelle. Elle utilise alors volontiers la radio pour y diffuser des œuvres commandées à des compositeurs comme Krenek, Schreker, Hindemith ou Kurt Weill. Les moyens étant fort limités, ces concerts radiodiffusés ne mobilisent pas de grandes formations et restent assez minimalistes. Ils donnent également l’occasion pour ceux d’entre ces auteurs qui sont les plus engagés de faire passer un message politique. C’est le pli pris notamment par le parti communiste allemand à la fin des années vingt, pour pointer la montée du nazisme.

De ce point de vue, il n’est pas anodin que Bertolt Brecht collabore avec Kurt Weill pour les dix ans de la fin de la Grande guerre mais aussi pour ceux de l’assassinat de Rosa Luxembourg au terme de la brève et violente révolution spartakiste. Ensemble, les deux hommes écrivent un Requiem à nul autre pareil, pour trois voix d’hommes ou bien pour ténor, baryton et petit chœur selon les cas et pour petit orchestre à vent (sept bois, sept cuivres), percussions et orgue.

Mais le message proposé par Brecht est trop explicite : le troisième mouvement, qui fait directement référence à Rosa Luxembourg, fait l’objet d’une censure tout aussi directe par la radio de Francfort, à laquelle est destinée la partition. De même est censurée une mise en musique, peu avant la fin de la partition, d’un poème de Brecht jugé trop engagé (« À Potsdam sous les chênes »). Cet étrange Requiem a donc six parties, une première (Grosser Dankchoral) ironique et amère, terriblement noire ; puis une « ballade de la fille noyée », qui fait référence à un fait divers de Berlin durant l’hiver 1919 (raison du nom « Berliner Requiem » qui est donné à l’œuvre) ; une épitaphe, qui parle de Rosa la rouge (le fameux morceau censuré à l’origine) ; un premier puis une second « Rapport sur le Soldat inconnu sous l’Arc de triomphe ». Le premier de ces rapports donne la parole à ceux qui ont provoqué la guerre, qui ont donc mutilé le soldat devenu méconnaissable et l’on enterré là, sous « 100 tonnes de pierre » afin qu’il ne se relève jamais pour accuser les fauteurs de guerre devant le tribunal de Dieu. Le second rapport répond aux fauteurs de guerre pour les rassurer : il n’y aura jamais de jugement, mais il leur faut soulever tout de même la dalle de pierre et cesser d’avoir des accents triomphalistes.

C’est donc la radio de Francfort qui crée cette étrange partition, si caractéristique de l’entre-deux-guerres tourmentée et bien vite garnie de nuages et de misère. Caractéristique aussi de cette musique que les nazis bientôt qualifieront de « dégénérée ».

Cette création du Berliner Requiem a tout juste quatre-vingt-douze ans aujourd’hui mais elle a bien failli ne pas avoir lieu en raison de l’extrême sensibilité du sujet et de la manière très engagée et dénonciatrice dont Brecht l’aborde. Aucune autre radio ne reprendra ce petit chef-d’œuvre, qui ne sera redécouvert que près de quarante ans plus tard, lors de la première publication de la partition.

Cédric MANUEL



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Rubrique : éphéméride