Instant classique – 23 février 1913… 107 ans jour pour jour. Les Gurrelieder d’Arnold Schönberg sont la seule œuvre d’une telle dimension à avoir été totalement achevée par son auteur, qui n’a pas terminé Mose und Aaron, son audacieux opéra. Il a mis beaucoup de temps à y parvenir : dix ans lui ont été nécessaires pour en venir à bout de cette partition colossale.

Car c’est bien le gigantisme qui la caractérise : il faut un chœur énorme (un chœur d’hommes à trois voix et un chœur mixte à huit), outre cinq solistes, mais aussi un orchestre dévorant qui compte notamment huit flûtes (avec pas moins de quatre piccolos !), sept clarinettes, dix cors, sept trompettes, sept trombones, quatre harpes, onze percussionnistes… C’est dire si la scène ne doit pas être trop étriquée. L’éditeur a dû recourir à du papier à musique à quarante-huit portées pour arriver à tout caser ! Il ne faut pas loucher lorsqu’on dirige une telle œuvre…

Cette série de lieder, condensée en trois parties, est fondée sur un texte de Jens Peter Jacobsen ; il raconte l’histoire du roi Waldemar Ier de Danemark et de sa maîtresse Tove, qui s’aiment sur l’île de Gurre (d’où le nom de l’œuvre). La jalousie de la reine provoque la mort de Tove, laissant Waldemar inconsolable, lequel maudit Dieu. Il est alors condamné à errer éternellement avec ses chevaliers vassaux à la recherche de Tove et cette armée de fantômes apparaît aux yeux des paysans.

Schönberg n’a pas seulement eu du mal à achever cette œuvre et à l’orchestrer, faisant des aller et retours sans cesse ; elle le gênait aussi. Son langage ouvertement post-romantique, très accessible pour qui craint le reste de l’œuvre très moderniste du compositeur, lui faisait craindre qu’elle n’éclipse ses partitions plus audacieuses, ouvertes sur le dodécaphonisme, dont il était le pionnier.

Le triomphe de la création des Gurrelieder à Vienne il y a tout juste cent sept ans, sous la direction du compositeur et chef d’orchestre Franz Schreker, l’a d’ailleurs conforté dans cette crainte. Pour autant, les Gurrelieder sont un chef-d’œuvre absolu et j’imagine combien il doit être écrasant de l’entendre en concert. Si vous en avez la curiosité, allez jeter une oreille sur le finale « Seht die sonne ! », vous comprendrez…

Pour ma part, j’ai préféré vous proposer le prélude tout en délicatesse et en sons ciselés, un peu wagnériens d’ailleurs, de cette partition, ici joué avec un raffinement extrême par les Berliner Philharmoniker et Simon Rattle.

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »