Attendu au tournant du gigantisme, Mahler livre finalement un chef-d’œuvre de poésie tout en délicatesse : un adagio sublime, un finale très doux… Cette quatrième symphonie, aussi courte que magnifique, est créée il y 120 ans aujourd’hui.

En 1899, Gustav Mahler est devenu (depuis deux ans) et malgré les cabales antisémites, le très autoritaire et très puissant directeur de l’Opéra de Vienne. Celui qui est, on le sait, le plus grand chef d’orchestre de son temps, y dirige des productions mémorables. Mais le besoin de composer est pour lui aussi vital que respirer.

Alors, durant l’été, il part en vacances où, comme d’habitude, il commence à composer sa quatrième symphonie. Il arrive donc dans une petite station thermale, Bad Aussee, dans le Salzkammergut. Il y a loué une villa, mais passe l’essentiel de son temps dans une petite Häuschen au milieu de la forêt, dans un calme malheureusement imparfait. Comme toujours, il a du mal à commencer, et puis, cette fois, tout coule de lui comme d’une inépuisable fontaine d’inspiration. Son travail est entrecoupé des longues promenades qu’il affectionne. Il relit la musique de chambre de Schubert – qu’il juge parfois durement. Le mois de juillet 1899 passe ainsi, entre excursions, lectures, colère contre les rares bruits qui parviennent jusqu’à lui et composition. Pourtant, il est atteint de doutes et de vertiges. Il prend finalement tout son brouillon et le met dans son bureau à Vienne.

L’été suivant, il va à Maiernigg, sur la rive sud du Wörthersee, en Carinthie. Ce sera son lieu enchanté pour la composition, grâce au petit pavillon de bois qu’il s’est fait là encore construire dans la forêt voisine de la villa où il réside avec sa famille. Le 6 août 1900, il écrit qu’il a terminé sa symphonie et il déprime « d’avoir ainsi perdu sa principale raison de vivre ». Contrairement à ses œuvres précédentes, il ne laisse aucune explication sur le contenu de l’œuvre. Pour lui, elle doit se suffire à elle-même… enfin presque, comme on le verra plus loin.

Quatre mouvements classiques et une concision presque inhabituelle : la quatrième est la plus courte de ses neuf symphonies, avec la première. L’orchestre est nettement plus petit que pour les autres ; tout est plus léger, aérien, souriant.

Bien sûr, il y a les réminiscences de l’enfance, les fantômes, les moments funèbres. L’adagio, par exemple – l’un des plus beaux qui soient – est, selon Mahler, à la fois « divinement gai et infiniment triste ». Il dit avoir vu, en le composant, le visage de sa mère « souriant à travers les larmes », elle qui « savait racheter toutes les souffrances par l’amour » (le père de Mahler était un homme très violent). Et au sujet du finale, très doux et dans lequel intervient une voix de soprano pour chanter un poème du Knaben wunderhorn (« Le cor merveilleux de l’enfant »), recueil de chants populaires très anciens, véritable fil rouge de l’œuvre mahlérienne, Mahler écrit : « Lorsque l’homme émerveillé mais dérouté demande ce que tout cela signifie, l’enfant répond dans le quatrième mouvement : Telle est la vie céleste » – qui est d’ailleurs le titre du poème, d’une franche gaieté.

La partition est créée à Munich voici cent vingt ans aujourd’hui. Attendu au tournant du gigantisme, voilà qu’il livre ce chef-d’œuvre de poésie tout en délicatesse. Alors, comme d’habitude, il est copieusement sifflé ; il l’est d’ailleurs partout en Allemagne et en Autriche lorsque lui ou Weingartner la présentent (Vienne, Berlin, Francfort, Nuremberg, Karlsruhe, Stuttgart…), et comme d’habitude, c’est à Amsterdam qu’il recueille le triomphe espéré, en 1904. Il lui faut même bisser le même soir toute la symphonie…

Il y a, bien sûr, une myriade d’interprétations de ce petit bijou qui n’a rien d’un divertissement léger, mais qui est plein de profondeur. Pour une fois, je ne vous propose pas Bernstein, mon préféré, mais George Szell, qui en a gravé à Cleveland une merveilleuse interprétation. Et pour une fois, je ne vous propose pas l’adagio, merveille absolue, mais le premier mouvement, si rafraîchissant, d’autant qu’il commence avec ces grelots qui font immédiatement penser à l’esprit de Noël. Alors faisons-nous du bien !

Cédric MANUEL



Un jour… une œuvre musicale !
Rubrique : « Le saviez-vous ? »