Instant classique – 27 mai 1906… 102 années jour pour jour. C’est en 1903, alors qu’il est déjà le très intransigeant directeur de l’Opéra de Vienne, que Gustav Mahler met en chantier ce qui sera sa sixième symphonie.

Pour la première fois, Gustav Mahler renonce à établir un canevas de programme, qu’il avait pu imaginer pour ses autres symphonies afin d’en faciliter la compréhension par le public. À peine marié avec Alma, jeune père, il part en famille à Maiernigg, près de la presqu’île de Maria Wörth, où il fait construire une jolie villa au bord du non moins joli lac de Wöthersee, et aménage dans un coin un peu isolé en forêt une petite cabane pour composer.

Lors de ses villégiatures dans ce lieu magnifique, il met trois ans, avec de grandes difficultés et même de la souffrance, pour venir à bout de cette partition gigantesque.

L’un des premiers matériaux qu’il invente pour cette symphonie purement instrumentale, comme la 5e, est un motif dont il dira à sa femme : « J’ai essayé de te représenter dans un thème. Je ne sais pas si j’ai réussi, mais il faudra bien que tu t’en contentes ! ». De fait, ce thème est devenu le « thème d’Alma », reconnaissable très tôt dans le 1er mouvement et qui clôt d’ailleurs ce dernier dans une sorte d’exubérance joyeuse et triomphale. Mais c’est là le seul aspect jubilatoire de la symphonie (espérons d’ailleurs que l’intéressée, personnalité elle aussi très complexe, à la beauté alors fameuse dans tout Vienne a apprécié). Car ce n’est pas pour rien qu’on lui accole aujourd’hui le titre de « Tragique », même si je ne suis pas sûr que ce soit Gustav Mahler lui-même qui l’ait souhaité.

La 6e (cette « seule 6e à part la Pastorale », selon l’expression d’Alban Berg, ce qui est très injuste pour Piotr Ilitch Tchaikovsky ou Anton Bruckner d’ailleurs !) est un lent cheminement très accidenté vers la déroute psychologique la plus totale. Le premier mouvement est le plus optimiste des quatre – Mahler a repris ici la forme classique en quatre mouvements. Et encore commence-t-il par une marche énergique, résolue, que vient rencontrer le thème d’Alma et des épisodes pastoraux classiques chez Mahler, avec une sorte de calme serein, avant que l’image d’Alma ne vienne emporter le 1er mouvement dans la joie.

Mais après cela, le scherzo est une sorte de danse macabre, désarticulée, ironique, inquiétante. L’andante qui suit est un moment de calme relatif, très champêtre, avant que le finale ne plonge le tout dans la noirceur. Ce dernier mouvement est une lutte acharnée, celle de l’espoir contre la fatalité, mais que des grands coups de marteau (c’est prévu dans la partition) viennent par deux fois abattre, et tout s’effondre. La symphonie s’achève par un violent pizzicato, « comme une ultime pelletée de terre sur une tombe encore fraîche ».

C’est à Essen que Gustav Mahler dirige la création de la 6e symphonie ce 27 mai 1906. Dans son journal, Alma décrit combien les répétitions ont été difficiles, la nervosité presque affolée du compositeur, ses tortures intérieures. Elle juge même que celui qui était alors le plus grand chef de son temps dirige presque mal tant il est ému. Ses proches s’inquiètent pour lui tant, à la fin de l’exécution, il paraît terrifié, comme s’il pressentait les coups atroces du destin. Un an plus tard, en 1907, il perd sa fille aînée Maria à 4 ans et doit renoncer à son poste à Vienne à la suite d’attaques violentes et souvent antisémites ; on lui découvre par ailleurs, le jour même de l’enterrement de Maria, une grave insuffisance cardiaque qui ne laisse alors aucun espoir. Gustav Mahler meurt de cela cinq ans presque jour pour jour après la création de cette 6e, le 18 mai 1911.

Mais assez de tristesse, j’ai choisi le 1er mouvement, le moins noir, le plus tendre aussi, pour Alma notamment. Ici remarquablement joué par le National Philharmonic (de Londres) sous la direction de Sir John Barbirolli. Un peu lent peut-être, mais avec un soin du détail et de l’instrumentation et une profondeur sidérants.

Cédric MANUEL



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